Le consommateur, la vache et le citoyen

On peut considérer les internautes comme des consommateurs, des cibles à qui essayer de vendre des produits et des services. Dès lors, le but du jeu est de les amener à consommer toujours davantage, à coups de carottes ou de bâtons. C'est le modèle d'Apple par exemple. Il m'arrive de consommer, mais je me définis pas comme un simple acteur économique, et n'aime guère qu'on me réduise à cette unique dimension.

On peut considérer les internautes comme des vaches laitières. Leur donner un peu de foin pendant qu'on leur pompe frénétiquement le lait pour le revendre. C'est le modèle de Facebook et Google, qui attirent le chaland à coups de services et en profitent pour l'étudier sous toutes les coutures afin d'extraire des données qu'ils revendent à des marchands. J'aime bien les vaches et les moutons. J'aime moins leur sort. Et n'apprécie guère de me faire tondre.

On peut aussi considérer les internautes comme des citoyens, des acteurs conscients de la vie collective dans cette nouvelle extension de l'espace public qu'est l'Internet. Étonnamment, c'est une attitude que je préfère. Que l'on considère que je suis assez grand pour décider de ma vie, même si ça n'est pas vrai. C'est le discours de Mozilla. Et même si ce discours n'est pas toujours conforme aux actes[1], c'est une des raisons pour lesquelles je préfère la Fondation à Apple, Facebook, Google et consorts. Parce que j'ai l'impression d'être davantage respecté.

Apprendre le Web

Mais la citoyenneté, les droits et les responsabilités liés à la prise d'une part active dans la vie d'un groupe, ne sont pas naturels, innés. On ne nait pas citoyen, on le devient. C'est tout l'enjeu de l'éducation. Transformer un animal plus ou moins social en citoyen, en acteur d'une société. C'est de l'éducation que dépend en grande partie le devenir d'une société. Pour qu'Internet ne soit pas un far-west où règne la loi du plus fort, nous devons essayer d'en devenir d'honnêtes citoyens.

Savoir lire et écrire n'est certes pas indispensable pour prendre une part active à la vie d'une société. Nombre d'analphabètes ont joué des rôles importants, et l'ignorance de l'écriture n'a pas empêché bien des civilisations de créer des systèmes sociaux évolués. Il n'empêche, le savoir apporte une forme de pouvoir, et dans nos sociétés modernes, la maîtrise de l'expression orale et écrite a une place importante. Importante également la connaissance et la compréhension des règles de la société, des mécanismes qui la gouvernent. Cela permet de jouer et bâtir avec, de les utiliser ou les détourner. Il en va de même en ligne. Pour être pleinement acteur de sa vie numérique, mieux vaut maîtriser l'alphabet du Web, savoir le lire et s'y exprimer, comprendre son fonctionnement, aussi bien au niveau technique qu'humain, les usages, la culture qui sont en train d'y naître. Connaitre tout cela est précieux pour être un internaute averti, et plus encore si l'on souhaite prendre une part plus active à la vie du Web, bidouiller avec lui et le bidouiller, participer à son évolution.

Le B-A-BA de l'alphabet du Web, c'est la programmation. Difficile d'être autonome en ligne sans avoir quelques rudiments de connaissances des technologies sur lesquelles s'appuie la toile. Comme le dit Douglas Rushoff, il faut programmer si on ne veut pas être programmé, il faut maîtriser la technique si on ne veut pas devenir dépendant et dirigé par ceux qui la maîtrisent. Avoir des rudiments de programmation devrait donc faire partie du bagage de tout honnête citoinaute.

Mais que vient faire Mozilla dans tout ça ?

Mitchell Baker a récemment publié une série d'articles décrivant une nouvelle voie que va emprunter Mozilla pour essayer de remplir au mieux la mission que la fondation s'est donnée, à savoir faire du Net une cité libre. Ces articles[2] concernaient essentiellement les défis à relever d'un point de vue technique pour répondre aux évolutions du Web[3]. En écho, Mark Surman a tenté de dresser un premier bilan de Drumbeat et de proposer des pistes pour son évolution. Il a ainsi rédigé plusieurs articles où il expose sa réflexion en cours sur les orientations de plus haute niveau que devraient selon lui prendre la Fondation, par l'intermédiaire de Drumbeat. Il a constaté que beaucoup de projets Drumbeat tournaient autour de l'éducation, que ce soit directement (Bidouillausaure, École des Sorciers du Web), ou indirectement, par exemple lorsque pour développer de nouveaux outils pour mieux intégrer la vidéo dans le Web, les membres du projet, développeurs Web et les réalisateurs, se sont enseignés mutuellement leurs compétences. Cet échange de savoirs au service de réalisations concrètes est au cœur de nombreux projets Drumbeat. Mark en a déduit que Drumbeat pouvait être un cadre idéal pour transmettre les bases de la culture et des techniques du Web, ce qu'il appelle « Web literacy ». Que les méthodes de travail et la culture de Mozilla (par exemple la collaboration entre pairs, la recherche via le développement d'expérimentations dans des laboratoires) faisaient de la Fondation un bon candidat pour devenir un acteur majeur de l'éducation au Web.

Je ne vais pas paraphraser davantage sa pensée, et je vous invite à aller lire ses articles. Le dernier, « Proposition pour créer une planète d'érudits du Web » synthétise les six premiers. Et si vous lisez plus facilement le français, nous avons commencé à les traduire[4].

Dernier point, que je m'en voudrais d'oublier. Dans son texte, Mark introduit un concept que je peine à traduire, bien que comprenant de quoi il retourne : les « Web Makers », tous ceux qui créent sur le Web, qui fabriquent des choses à partir du Web ou avec lui. Bricoleurs, artisans, artistes numériques. Le terme fait probablement référence à certains éléments de la culture nord-américaine, comme le mouvement DIY / DIWO dont une des revues phare s'intitule justement Make. Mais il peut aussi faire référence à un roman de Cory Doctorow, Makers, décrivant un mouvement d'un futur proche : people who hack hardware, business-models, and living arrangements to discover ways of staying alive and happy even when the economy is falling down the toilet. Au delà des questions d'éducation, ce concept de Web Makers, tout comme celui de citoyens du Web, offre à mon avis des pistes de réflexion à creuser.

Vous avez quatre heures !

Mais j'ai assez parlé, à vous à présent : que pensez-vous du concept de Web literacy ? Croyez-vous que Mozilla pourrait devenir un acteur important de l'éducation au Web ? Pensez-vous qu'elle devrait explorer cette voie ? Les techniques qui ont jusqu'à présent eu du succès au sein de Drumbeat sont-elles transposables à une plus large échelle ? Mark attend vos avis, exprimez-vous !

Notes

[1] je pense par exemple au processus de décisions: Mozilla n'est pas une démocratie, mais une méritocratie, l'avenir des masses y est décidé par les meilleurs. Une sorte de dictature d'une avant-garde éclairée sur le pronétariat ;)

[2] dont vous trouverez des traductions sur le carnet de Mozilla en VF

[3] en résumé, Mozilla va élargir le champs des outils qu'elle développe, pour embrasser l'ensemble de la chaîne d'utilisation du Web, pour que ses valeurs soient présentes du périphérique d'accès jusqu'aux services en ligne

[4] une traduction bien imparfaite, vous serez gentil de l'affiner