Oui, le Web, les logiciels, les nouvelles technologies et leurs usages sont un sujet politique. Elles ont un impact fort sur la vie de la cité et de chacun des citoyens. Il nous revient donc de ne pas en être de simple consommateurs, mais de les traiter comme tout autre sujet politique, c'est à dire d'en débattre et de décider de leur utilisation, des évolutions souhaitables ou à éviter, etc.

Si je me reconnais dans des projets comme Debian ou Mozilla, ce n'est pas tant pour leur excellence technique — heureusement réelle — que parce qu'ils ont conscience du caractère politique de leur démarche, le revendiquent, et que dans une certaine mesure ce sont des considérations politiques qui guident leurs choix[1].

Malheureusement, traiter du Web comme d'un sujet politique à part entière se heurte à au moins deux barrières. La première est la difficulté à faire prendre conscience du caractère politique des logiciels et du Web. La seconde est de permettre à celles et ceux qui ont acquis cette conscience d'agir. Trop souvent, les décisions concernant le Web sont laissées aux seuls techniciens — qui sont probablement les plus compétents pour les prendre, mais ne représentent qu'eux-même — ou, pire, aux acteurs économiques ou à la classe politique, c'est à dire à des gens qui dans les deux cas défendent leurs seuls intérêts, et ont rarement les connaissances pour prendre des décisions éclairées. À vrai dire, cette situation nous arrange souvent, nous les geeks. Tant que personne d'autre ne veut mettre le nez dans notre beau joujou, nous pouvons le forger à notre guise entre gens de bonne compagnie. Elle n'en demeure pas moins peu démocratique, or la démocratie est une valeur à laquelle je tiens (la démocratie réelle, bien entendu, et non toutes les formes de dictatures que l'on maquille sous ce beau mot).

Puisque j'en suis à parler par citations, je voudrais donner la parole à quelqu'un de nettement moins fréquentable que les précédents, Clémenceau, qui disait « Le Réseau ! C'est une chose trop grave pour le confier aux geeks » Il me semble donc important d'essayer de faire prendre conscience à un maximum de gens des enjeux des réseaux, puis de leur donner les outils pour pouvoir réellement s'impliquer dans leur vie.

C'est pour cela je suis avec beaucoup d'intérêt l'expérience de Drumbeat qui peut, à mon humble avis, permettre à de nombreux non-geeks de s'impliquer dans le Web. Certes, Drumbeat est encore un projet Mozilla, et tu vas croire que je dis cela par pur fanboyisme. Tant pis. Je trouve Drumbeat merveilleux parce que c'est un projet d'ouverture, un projet qui essaye de briser les murs du ghetto geek et qui semble-t-il commence à y parvenir. Ce que je constate des quelques projets que je suis de loin, c'est que Drumbeat réussit à faire travailler ensemble des geeks et des passionnés d'autres mondes: des éducateurs, des réalisateurs de films, des journalistes, etc. Les geeks mettent leurs connaissances au service de causes non techniques, construisent des outils pour enseigner, créer, informer. Ils découvrent des usages concrets du Web qui leur donnent de nouvelles idées pour continuer à le faire évoluer dans un sens utile à tous[2]. Quant aux !geeks, ils découvrent en profondeur un média qui leur ouvre de nouvelles perspectives, ils prennent conscience de la force du Web, apprennent à l'aimer, réalisent le pouvoir que son ouverture, sa bidouillabilité, leur donne. Voilà, je crois que c'est là la principale réussite de Drumbeat: faire prendre conscience, au delà des cercles techniques, de la beauté et de la fertilité du Web, partager l'amour (#sharethelove).

Mais Drumbeat est aussi pour moi une source de frustration. Frustration de voir que le mouvement est largement ignoré autour de moi. Que des communautés se créent dans le monde entier pour partager cet amour du Web et créer, mais que Paris reste une morne plaine où rien n'a éclos à ce jour[3]. Ce ne sont pourtant pas les amoureux du Web qui manquent. Ne manquent pas non plus les gens qui dans d'autres domaines s'intéressent au Web et à la liberté. Le plus bel exemple que je connaisse étant la communauté Framasoft. Mais d'où je suis je ne vois pas se produire de rencontres entre wébeux et éducateurs pour lancer des ateliers Hackasaurus ou préparer des cours en français pour l'École des Sorciers du Web. Hormis Owni et le mouvement des WebDocs (grâce au succès de Prison Valley ?), je ne vois pas beaucoup de journalistes réaliser que le Web n'est pas qu'un nouveau support mais une évolution profonde dans la production et la consommation de l'information, alors qu'en Allemagne, en Angleterre ou aux USA de grands médias s'investissent dans MoJo. Peut-être des rencontres ont-elles lieu hors de vue de mes vigies, je l'espère.

Bien sûr, il n'y a pas que Mozilla dans la vie (ah bon ???), et de nombreuses initiatives se développent sans doute par ici hors Drumbeat. Mais je pense que Drumbeat offre un cadre intéressant, qui vaut le coup d'être investi. Parce que Mozilla est l'une des quelques structures qui ont le pouvoir d'influencer les évolutions du Web. De par sa nature de fondation, c'est probablement la plus fréquentable. Mozilla a les moyens d'essayer de peser sur l'évolution du Web pour qu'elle prenne en compte les attentes des éducateurs, des journalistes, des créateurs de tous poils, et Drumbeat est donc probablement l'un des meilleurs moyens pour eux de tenter de se faire entendre.

Je m'en veux donc de n'être qu'un misérable webdev et de ne pas avoir les qualités pour promouvoir les projets de Drumbeat autour de moi, pour planter la graine et la faire germer. Voyageur égaré qui m'a lu jusqu'ici, passe donc le mot à ton voisin, de préférence s'il n'est pas geek et conscient de l'importance du Web: Drumbeat mérite le détour, ça serait bien d'en tenter de nouvelles greffes !

PS: pour en savoir plus sur Drumbeat, le festival annuel aura lieu les 3 et 4 novembre à Londres. Le thème central sera les médias, la liberté et le Web, mais de nombreux autres projets viendront faire des démonstrations. N'hésitez pas à faire le déplacement.

Notes

[1] à l'inverse, je me méfie des projets qui se prétendent a-politique. Je comprend tout à fait qu'on puisse s'impliquer par pur plaisir, de coder, participer à une aventure collective ou autre. Mais plus difficilement qu'on nie le côté politique de la plupart des projets liées aux technologies. C'est pour moi au minimum de l'ignorance, au pire de la malhonnêteté. D'où ma méfiance envers la plupart des tenants de l'open source

[2] car le code est la loi du réseau, les geeks les législateurs, la démocratie s'entend dans le mandat que les internautes leur donnent, blanc-seing ou mandat impératif

[3] en relisant, je m'aperçois que ce billet pourrait passer pour un appel à défendre la compétitivité de la fRance ou une autre cochonnerie nationaliste du même acabit. Je rappelle donc que je méprise le concept de nation, que je ne fais allégeance ni à la fRance ni à aucune autre des absurdes divisions nationales. Je souhaite que Drumbeat se développe dans des régions francophones par simple flemme de ne voir passer que des informations en anglais sur ce sujet qui m'intéresse