Mozilla est en pleine mutation. Le Web évolue vite, de nouvelles opportunités et de nouvelles menaces, apparaissent ou se précisent quotidiennement. Mozilla essaie de s'adapter pour profiter au mieux des unes et tenter d'empêcher les autres de se réaliser. Ce changement prend de nombreuses formes, comme le lancement de projets, d'un système d'exploitation pour terminaux mobiles à de nouveaux services en ligne. La fondation essaie de se donner les moyens de ses ambitions, par exemple en renforçant ses équipes. En quelques mois, le nombre de salariés a doublé, ils sont plus de 600 aujourd'hui, et de nombreux postes sont ouverts.

Si la période est excitante, elle est également difficile. J'ai déjà vécu ce type de crise de croissance, de petites structures devenant grande, lorsque l'on passe de la bande de potes où tout le monde se connaît à l'organisation de masse. Il faut inventer de nouveaux moyens de fonctionner ensemble. Les anciens, les convaincus de la première heure, celles et ceux qui pendant des années n'ont pas ménagé leurs efforts, se réjouissent de cette croissance, mais se demandent également quelle sera demain leur place. Comme des parents heureux de voir leur enfant grandir, mais inquiet de savoir s'il leur téléphonera encore et si le môme devenu grand respectera les valeur qu'ils ont essayé de lui inculquer. Mal négociée, une crise de croissance peut mener à l'explosion du projet.

Je suis persuadé qu'une piste pour sortir par le haut de la période de turbulences actuelle est d'essayer de renforcer la communauté, la faire croitre en nombre et la doter d'outils pour la rendre plus efficace. Mozilla pour avancer a besoin de ses deux jambes, l'excellence technique et la passion pour le Web. La fondation se renforce, la communauté doit essayer d'en faire autant, pour que nous puissions continuer à avancer ensemble. Ce n'est bien sûr qu'une piste, absolument pas une panacée, mais qui mérite je pense d'être explorée.

Les raisons d'essayer de renforcer la communauté sont nombreuses. Pour mieux faire entendre nos voix, bien sûr, mais aussi pour occuper des terrains que la Fondation délaisse.

Faire davantage entendre notre voix.

En lisant les blogs, les forums et autres, je suis souvent tombé ces derniers mois sur des cris isolés, des billets dispersés déclinant différentes variantes d'une même émotion, et regrettant pour la plupart d'avoir l'impression de crier dans le vide. Mitchell a fini par prendre la mesure du malaise et annoncé des débats pour renouer le dialogue au sein de la communauté, mais je ne sais pas où ça en est. Surtout, je pense qu'il ne faut pas attendre que la solution vienne d'« en haut », si nous voulons faire entendre nos voix, dotons-nous d'outils pour le faire. Nous sommes citoyens de la communauté, nous avons un pouvoir d'initiative. Je n'ai guère d'idées à suggérer, mais pense que nous devrions rapidement en discuter. Philippe avait déjà évoqué quelques pistes, et je suis déçu que son billet ait reçu si peu de commentaires. Si nous ne sommes pas capables de nous doter de moyens de mieux nous faire entendre, il ne faudra pas pleurer de ne pas être entendus.

S'exprimer, c'est bien, mais ça n'est pas suffisant. Je pense que nous devrions également nous demander comment en tant que communauté nous pourrions en faire plus pour aider Mozilla à aller dans la bonne direction. Deux des récentes polémiques me font en effet penser que nous pourrions faire mieux.

Le cycle de développement de Firefox

Je comprend tous les arguments justifiant un cycle rapide de sortie de nouvelles versions, et en tant que développeur Web, je suis plutôt heureux d'avoir régulièrement de nouvelles implémentations de technologies avec lesquelles m'amuser. Mais j'ai travaillé dans de grosses entreprises, je suis relativement sensibilisé aux problèmes de gestion de logiciels sur de gros parcs (voire pas si gros), et persuadé que Firefox doit aussi proposer une version stable avec un support de longue durée, une LTS. Mais puisque cette version est avant tout destinée aux entreprises, il me semblerait légitimes qu'elles y participent. De nombreuses entreprises tirent profit des technologies Mozilla, de Firefox, Thunderbird, XulRunner, etc. Ces entreprises font à mon sens elles aussi partie de la communauté, elles sont des citoyennes comme les autres, avec des droits, mais aussi une responsabilité. Ne pourraient-elles s'entendre pour prendre en partie en charge la gestion de cette LTS, pour en décharger partiellement la Mozilla Corporation ? Ça serait en tout cas agir en membres responsables de la communauté.

De nombreuses sociétés ont bien compris l'intérêt du logiciel libre, et libèrent leur code ou contribuent significativement à des projets libres. C'est relativement peu le cas pour Mozilla, qui semble peu soutenue par ses « gros » utilisateurs[1]. Mozilla a proposé une version de Firefox avec un support de 42 semaines. C'est à mon avis insuffisant, le besoin étant je pense d'une LTS maintenue au minimum 12 mois, idéalement 18 voire plus. Mais je suis bien conscient que Moz n'a pas forcément les moyens de faire davantage. Et dans ce cas, c'est peut-être à nous, communauté, de prendre en charge, en lien avec la MoFo, la maintenance de cette version au delà des 42 semaines. Vu le nombre d'entreprises utilisatrices de Firefox, trouver les moyens de faire vivre cette LTS ne devrait poser aucun problème logistique.

L'écosystème Mozilla.

Techniquement, Mozilla propose une plateforme de technologies qui ont été utilisées par de nombreux autres projets. Que ce soit le moteur de rendu Gecko, les différents moteurs JavaScript ou l'écosystème autour de XUL. Mais la fondation se doit d'avoir des priorités, qui trop embrasse mal étreint, et sa priorité aujourd'hui c'est le Web. Malheureusement, cela signifie la mort à plus ou moins longue échéance de la plupart des projets basés sur cette plateforme. Car non seulement la Fondation n'investit plus de ressources pour encourager l'utilisation de ses technologies dans d'autres contextes, mais elle est surtout en train de les faire évoluer à marches forcées, sans se soucier de la compatibilité et des API. Si les autres projets veulent survivre, il leur faut essayer de courir à la même vitesse. Je doute que beaucoup aient les moyens de le faire, et ceux qui arriveront à suivre le rythme le feront au détriment du travail sur le produit lui-même. Thunderbird, qui a quelques salariés, va peut-être y parvenir, mais je suis pessimiste sur l'avenir des autres projets qui ne comptent que sur une poignée de bénévoles. Cela m'attriste, car il y a de belles réussites dans cet écosystème. Demain, bon nombre d'utilisateurs vont devoir trouver des alternatives, pas forcément libres.

Je me prend à nouveau à rêver que la communauté réussisse à s'organiser pour assurer la survie de la plateforme Mozilla sans la Fondation. Après tout, il y a tant de projets qui utilisent ces technos, ne serait-il pas possible que les développeurs s'entendent pour assurer la survie de leur plateforme ? Je sais que c'est loin d'être facile, mais est-ce impossible ? Peut-être faudrait-il là encore un peu d'organisation et de coordination pour que la communauté fasse vivre d'autres projets sans compter sur la MoCo. Et je ne doute pas que celle-ci, de même qu'elle le fait pour SeaMonkey et Thunderbird, pourrait mettre quelques ressources au service d'un projet communautaire de développement de la plateforme.

Si nous, les communautés Mozilla, arrivions à proposer des solutions crédibles aux problèmes tels que l'utilisation de Firefox en entreprise ou la survie de la plateforme, ce serait un beau moyen de montrer la force d'une communauté, et de garantir que nous serons demain toujours traités en citoyens libres et égaux du projet Mozilla.

(Ce billet est comme à l'accoutumé très largement inspiré de nombreuses choses lues et entendues, de discussions avec d'autres Mozilliens, etc. Il n'a aucune originalité et se veut une simple tentative de résumé de certaines positions auxquelles j'adhère).

Notes

[1] comme contre-exemple, je pourrais néanmoins citer Intel qui avec RiverTrail travaille à implémenter de nouvelles fonctionnalités dans le moteur JavaScript, les travaux de Nokia sur WebCL ou les contributions de l'armée française à Thunderbird via Trustedbird — comme quoi, même une institution parfaitement néfaste peut exceptionnellement faire un truc bien