Chaque bâton est une vie brisée

C'est une histoire tristement banale. Une famille Rom, 4 adultes et 6 enfants de 2 à 11 ans, fuit les persécutions en Serbie et se réfugie dans le Massif Central. Début Août ils sont arrêtés et conduits au centre de rétention de Lille. Dix heures de voitures alors que la mère est enceinte. Fait rare, un magistrat lillois estime que cela constitue un « traitement inhumain et dégradant » et ordonne qu'ils soient relâchés. Ils retournent alors dans le Massif Central où la mère est hospitalisée pour un décollement du placenta. Mais les flics s'acharnent. Le premier septembre, la famille est à nouveau arrêtée et conduite dans un centre de rétention, à Rouen cette fois, pour l'éloigner des nombreux habitants qui en Auvergne l'avaient prise sous leur protection. Le lundi 4 septembre, alors que les enfants auraient dû faire leur rentrée, un avion spécialement affrété les expulsait. Les flics ont voulu faire vite, pour empêcher un juge de se pencher sur la procédure. Et ils ont bien fait, puisque quelques minutes après le décollage de l'avion, un magistrat annulait effectivement la mesure de placement en rétention. Trop tard. Guéant peut se réjouir, ses chiffres affichent 10 expulsions de plus. Peu importe le coût de ces expulsions, les risques de nouvelles persécutions pour la famille à son arrivée en Serbie, le traumatisme pour les enfants, la colère des soutiens, la justice bafouée.

Sources: le Réseau Éducation Sans Frontière et la Compagnie Jolie Môme

La vie des grands prédateurs

Apple a longtemps été considérée comme une alternative au modèle Microsoft. Et pourtant, plus Steve Jobs vieillit, plus les méthodes de la pomme me font penser à celles du vendeur de fenêtres. Apple utilise aujourd'hui, pour contrer la concurrence, les mêmes méthodes que Microsoft contre GNU/Linux : brandir ses brevets pour effrayer quiconque voudrait utiliser Android pour la concurrencer sur le marché des téléphones ou des tablettes. Et ça fonctionne si bien qu'ils ont réussi cette semaine à faire interdire en Allemagne une tablette fabriquée par un concurrent. Quelle sera la prochaine étape ? Un des créateurs d'Android chez Google étant un ancien salarié d'Apple, des rumeurs commencent à courir selon lesquelles Android violerait des brevets d'Apple. Est-ce que la prochaine étape sera s'essayer de faire interdire Android, ou d'obtenir que quiconque utilise le système de Google paye à Apple une redevance ? (ce qu'a déjà obtenu Microsoft : suite à une action portant sur des violations de brevets, HTC verse 5$ à Microsoft pour chaque téléphone sous Android qu'il vend. Microsoft gagne ainsi plus d'argent grâce au système de Google que grâce à son propre système pour téléphones ). En tout état de cause, cette volonté d'hégémonie d'Apple est de plus en plus inquiétante. Ils contrôlent déjà tous les logiciels qu'on peut installer sur les iPhones et les iPad. Ce contrôle s'étend peu à peu aux ordinateurs « de bureau » avec l'arrivée de l'App Store dans Mac OS. Ils cherchent à présent, via leurs brevets, à éliminer la concurrence d'Android. À force d'être obsédé par la perfection et la volonté de tout contrôler, est-ce que Steve ne serait pas en train d'essayer d'imposer un système totalitaire ?

Si face à Apple, Google peut se poser en victime, plusieurs informations parues ces derniers jours ébrèchent de plus en plus la devise « Don't be evil » de l'ogre, déjà bien mise à mal récemment par la méthode employée pour exiger des utilisateurs de Google+ qu'ils utilisent leur état civil.

Google est en procès avec Oracle, pour d'autres sombres histoires de brevets. En marge de ce procès, un document internes rendu public par la justice met en lumière des pratiques très douteuses. Android, son système d'exploitation, est libre. N'importe quel fabriquant de téléphone ou de tablette peut l'adapter à ses besoins et l'utiliser sur ses périphériques sans payer le moindre centime à Google (Google se rémunère autrement: Android étant fortement lié à ses services en ligne, chaque utilisateur du système deviendra probablement un utilisateur de GMail et consorts, et Google pourra collecter moult informations qu'il monnaiera ensuite. Android n'est pas, pour Google, un produit en soi, mais un moyen d'attirer et de fidéliser de nouveaux utilisateurs). Mais le document interne dévoilé au procès révèle que tous les fabricants ne sont pas égaux : on savait depuis longtemps que le processus de développement d'Android est assez opaque. Google ne publie le code qu'à la sortie de chaque nouvelle version, et non au fur et à mesure de sa conception. Mais certains fabricants de produits qui utilisent Android peuvent accéder au code en cours de développement, ce qui leur permet d'adapter leurs téléphones aux nouvelles versions du système d'exploitation bien plus rapidement que leur concurrents. Google privilégie donc explicitement certains fabricants. Et la situation ne peut que s'aggraver avec le rachat de la branche « téléphonie » de Motorola. Tout cela montre le contrôle de Google sur Android et le pouvoir qu'il a sur les constructeurs: si ceux-ci veulent avoir des facilités pour accéder au code, ils ont intérêt à se montrer conciliants. Et l'on peut se demander, sans être excessivement paranoïaque, quelles seront les exigences de Google une fois que son système sera devenu indispensable à la plupart des fabricants de périphériques (source http://fosspatents.blogspot.com/201... )

Autre fuite en provenance de chez Grand Frère, un message interne datant d'il y a quelques mois sur l'avenir de Javascript. Plutôt que de continuer à travailler à la correction des défauts de jeunesse du langage et à son amélioration au sein des organismes collectifs de standardisation, Google a décidé de créer un nouveau langage (dénommé Dash à l'époque, probablement changé en Dart aujourd'hui) destiné à remplacer JS dans le navigateur. Un langage qu'ils auront créé eux-même et sur lequel ils auront la main, même s'ils en publient les spécifications pour permettre aux autres navigateurs de suivre. Et comme pour SPDY, leur évolution de HTTP, ils comptent utiliser des méthodes assez agressives pour imposer ce langage. Grosso-modo, les services de Google tourneront beaucoup mieux dans les navigateurs implémentant Dash. Une phrase en particulier fait froid dans le dos « We will strongly encourage Google developers start off targeting Chrome-only whenever possible as this gives us the best end user experience. » C'est un véritable bond en arrière. Hier il y avait des sites prétendument Web utilisant des particularités de Microsoft comme les ActiveX et ne fonctionnant que sous IE. Aujourd'hui on voit apparaître de plus en plus de sites « optimisés pour Webkit ». Avant demain les sites ne fonctionnant que sous Chrome ? Pour en savoir plus, il faudra sans doute attendre la présentation de Dart, prévue le 10 octobre. À moins que les nombreuses réactions suite à la révélation de ce mail interne n'obligent Google à communiquer plus rapidement. (La discussion semble également s'être engagée sur Hackers News, où Brendan Eich bataille ferme).

Hasard du calendrier, un autre petit incident survenu cette semaine écorne un peu plus Google, même s'il ne s'agit que d'une coïncidence. Depuis toujours, les serveurs essaient de déterminer le modèle du navigateur qui les interroge pour lui servir un contenu approprié. C'est une mauvaise pratique, mais très répandue. Mauvaise car elle ignore souvent les navigateurs peu répandus (hier Firefox, aujourd'hui régulièrement Opéra) et refuse de leur répondre ou leur envoie des informations dégradées. Ainsi par exemple, depuis un mois, il n'est plus possible de se connecter à GMail avec la version mobile de Firefox: la page renvoyée dans certains cas par Google contient des erreurs qui l'empêchent de s'afficher. Pour passer outre, il faut paramétrer son Firefox pour qu'il prétende être Chrome. À vouloir servir du contenu optimisé pour certain navigateur, on oublie parfois d'être juste accessible à d'autres.

Apple, Google, est-ce que je n'ai oublié personne ? Oups, Microsoft pourrait être jaloux ! Heureusement, il se sont également distingué cette semaine. Grâce à Wikileaks, nous avons eu confirmation de certaines pratiques de la société. Parenthèse pour celles et ceux qui n'auraient pas suivi. Wikileaks a récupéré il y a quelques mois 250.000 télégrammes diplomatiques échangés entre des diplomates étasuniens. Ces câbles contenant des informations susceptible de mettre en danger des vies, ils ont décidé de ne pas les publier directement, mais de travailler avec cinq titres de presse classiques pour diffuser peu à peu ces télégrammes après en avoir supprimé les noms des informateurs de diplomates. Le fichier chiffrés contenant l'ensemble des câbles s'est retrouvé en ligne il y a peu à la suite d'une erreur, et son mot de passe a été dévoilé, par The Gardian d'après ce que j'ai compris. L'information brute commençant à circuler sur le réseau, Wikikeaks a décidé de publier tous les télégrammes. Les 250.000 sont donc librement consultables depuis quelques jours, et parmi les premières informations que j'en ai vu extraites, certaines éclairent les pratiques de Microsoft.

Le cas le plus emblématique à ce jour est celui de la Tunisie. Le gouvernement tunisien avait lancé une politique favorisant les logiciels libres. Jusqu'en 2006, où par une soudaine volte-face le gouvernement a décidé que tous les appels d'offre devaient désormais exiger la compatibilité avec les logiciels de Microsoft. Il a également acheté de très nombreuses licences. En contrepartie, Microsoft s'est engagé à former la police de Ben Ali à la lutte contre la « cyber-criminalité » Dit autrement, Microsoft a aidé la dictature tunisienne à espionner son peuple. (source : « Wikileaks dévoile comment Microsoft a tué le Logiciel Libre dans la Tunisie de Ben Ali » ). D'autres télégrammes révèlent les pressions exercées un peu partout dans le monde pour contrer toute tentative de migration vers les logiciels libres. Microsoft ne s'impose donc pas uniquement par la vente liée de ses logiciels — via de fortes pressions exercées sur les constructeurs — mais aussi par un intense travail d'influence auprès des gouvernements, travail parfois soutenu par la diplomatie US. Le site Techrights reprend de nombreux télégrammes sur le sujet.

Pour être honnête avec Microsoft, je rappelle qu'ils ne sont pas les seuls a avoir été éclaboussés ces derniers jours pour leur participation active à la surveillance du Web au profit de dictatures. Reflets.info a publié de nombreux articles (celui-ci par exemple) détaillant comment Amesys, une filiale de Bull, avait, évidemment avec l'accord des autorités françaises, aidé Kadhafi à intercepter les communications internet des Libyens. Des petits malins ont rappelé un article paru en avril dans le Figaro, où les flics pleuraient de n'avoir pas assez de moyens pour traquer les méchants en ligne. L'article signalait qu'heureusement le gouvernement allait y palier en installant d'ici 2013 un système de surveillance vendu à la Libye en 2008. D'ici deux ans, nous n'aurons donc plus à être jaloux des Libyens.

Autre confirmation trouvée dans les câbles, celle des pressions exercées par le gouvernement étasunien pour imposer les OGM et défendre leur fer de lance, Monsanto. (source: « Quand la diplomatie américaine était au service de Monsanto » L'article rappelle au passage comment les fondations caritatives fondées par les milliardaires US comme Warren Buffett ou Bill Gates ne sont souvent qu'un moyen alternatif de faire de la politique, ces fondations finançant par exemple des programmes qui sont de véritables chevaux de Troie des OGM dans les pays en voie de développement, cf « Monsanto and Gates Foundation Push GE Crops on Africa » )

J'ai publié récemment quelques billets assez critiques sur Mozilla. Mais toutes ces infos sur la guerre sans pitié que se livrent Apple, Google (et dans une moindre mesure Microsoft, pour l'instant un peu à côté de la plaque) rappellent combien Mozilla est importante. Parmi les quelques géants qui façonnent ce que seront nos vies en ligne demain, c'est la seule entité qui ne soit pas mue par des motivations mercatiles, par l'obligation de rapporter des dividendes à ses actionnaires, par tous les moyens. C'est aujourd'hui le seul capable de proposer une alternative crédible aux prisons dorées dans lesquelles voudraient nous enfermer Apple ou Google. D'où l'importance de soutenir la Fondation. Mais d'où aussi la colère et la tristesse qui m'envahissent lorsqu'elle prend des décisions qui à mon sens sont mauvaises. Car Mozilla est important, si elle échoue, si elle se suicide, l'espoir de pouvoir encore surfer demain sur un Web libre sera bien mince.

No Future

Dans son excellent blog sur les fins du monde, Jean-No rappelle les paroles fameuses du microbiologiste Frank Fenner « L'homo sapiens aura peut-être disparu d'ici cent ans. Beaucoup d'autres animaux disparaîtront, c'est une situation irréversible, je pense qu'il est trop tard. » Un de ses collègues, s'il partage le constat, veut encore croire qu'il reste une lueur d'espoir, si l'Humanité se décidait enfin à faire quelque chose. Des propos de Jean-No rapproche de ceux de Claude Lévi-Strauss « une humanité en proie à l'explosion démographique et qui (…) se mettrait à se haïr elle-même, parce qu'une prescience secrète l'avertit qu'elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces bien essentiels que sont l'espace libre, l'eau pure, l'air non pollué. »

Moins pessimiste sur l'avenir, Michel Serres est revenu dans Libération sur son concept de « Petite Poucette », ces enfants du XXI° siècles qui sont confrontés à l'une des plus grandes évolutions de l'histoire et vont être chargés de la gérer. Il reprend dans cet entretien les idées fortes de son discours prononcé au début de l'année. De jolies analyses dont je recommande la lecture, si ce n'est pas déjà fait.

En Vrac

Le Webzine « Basta » a fait sa rentrée avec bon nombre d'articles intéressants. Ma préférence personnelle va à :

  • quelques économistes et statisticiens se sont intéressés au capital de 43.000 sociétés multinationales et ont découvert que 80% de la valeur totale de ces sociétés est contrôlé par seulement 737 entités. En poussant plus loin, ils ont identifié parmi celles-ci 50 « super-entités » qui ont un pouvoir énorme sur l'économie mondiale. L'étude mérite cependant probablement mieux que le titre de l'article qui parle de « maîtres du monde ».
  • Basta a également relayé un rapport de Greenpeace sur les produits chimiques utilisés dans l'industrie textile. Les deux tiers des vêtements de grande marque qu'ils ont analysés contiennent des perturbateurs hormonaux qui sont relâchés lors des lavages, ce qui peut poser des problèmes de santé pour celles et ceux qui les portent (outre les graves dangers pour les ouvriers qui fabriquent ces vêtements mais dont tout le monde se fout).

Les éditions La Découverte publient une nouvelle version, revue et augmentée, du Président des riches, la fameuse enquête des sociologues Michel PINÇON et Monique PINÇON-CHARLOT sur les rapports entre le pouvoir politique et le monde de l'argent. Elle se sera disponible en livre de poche pour moins de 10€. Vivement la version en 14Oc http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Le_president_des_riches-9782707169617.html

C'est tout pour ce soir, bonne nuit !