En presque quatre décennies, j'ai porté quatre costumes.

Pendant la première moitié de mon existence, je n'ai été essentiellement que le produit de ma famille et de mon milieu. Dans une petite ville de province, j'étais le fils de X et le petit machin. Difficile de se créer une personnalité propre, y compris au regard des collègues de bancs d'école, que l'on fréquente souvent pendant plus d'une dizaine d'année et qui n'oublient aucune des maladresses commises plus jeunes. Ce costume qui m'est tombé dessus est lié à un autre élément que je n'ai pas choisi: mon état civil (et toutes les autres cochonneries que le hasard glisse dans le paquetage remis à la naissance: nationalité, classe sociale, etc). Tant le fait de ne pas les avoir choisis, que le costume qui leur est associé, ne me plait guère. C'est aussi mon identité officielle, pour le boulot, les impôts, etc. Bref, une non-identité, un machin qui ne m'intéresse pas. C'est pour cela que lorsque, comme récemment, on me demande mon prénom ou ma photo, je rechigne à les donner. Ça n'est pas moi.

J'ai vécu comme une libération mon départ dans une un peu moins petite ville de province pour y faire quelques études. Je pouvais faire table rase du passé, commencer à me bâtir une identité à ma convenance, en partant d'une feuille vierge. Il m'est alors arrivé à une ou deux reprises de donner des textes dans un fanzine étudiant local. Pour l'occasion, j'ai choisi un pseudo, né d'un quiproquo. Et me suis bâti une identité autour de ce pseudo. Faite de toutes les conneries auxquelles incite la vie étudiante. Ceux que j'ai connu pendant ces belles années se souviennent sans doute davantage du pseudo que de mon état civil.

Quelques années plus tard, je suis enfin monté à La Ville pour bosser. Et me suis investi dans certains domaines associatifs. Étant tombé dans le Web pendant mes études, j'ai naturellement relayé mes engagements associatifs en ligne. Et comme j'avais été élevé aux salons de discussion — Minitel puis IRC —, c'est tout naturellement que pour mes interventions en ligne j'ai choisi un nouveau pseudo. Peu à peu, dans le microcosme autour des sujets auxquels je m'intéressais, c'est sous ce nom que j'ai été connu. Lorsque je croisais des gens IRL, je me présentais sous cette identité. Mon état civil n'aurait rien signifié pour eux, n'avait aucun intérêt.

En 2005, je faisais enfin professionnellement du Web, et j'avais de plus en plus envie de m'exprimer sur le sujet. Histoire de ne pas tout mélanger, de ne pas polluer les geekeries avec mes prises de position sur d'autres sujets, j'ai décidé de créer un nouveau site. Rapidement, le nom de domaine est devenu mon pseudo, et j'ai commencé à intervenir de ci, de là en tant que Clochix. C'est aujourd'hui ma seule identité numérique active. Il m'arrive une ou deux fois l'an de reprendre l'une des précédentes pour correspondre avec des amis qui m'ont connu dans des vies antérieures.

Il ne s'agit ni de schizophrénie — enfin je ne suis pas psy, donc je n'en sais rien — ni de volonté d'être anonyme. Je ne suis absolument pas anonyme. Des dizaines de personnes avec lesquelles j'ai travaillé depuis des années me connaissent aussi bien comme Clochix que sous mon état civil. C'est juste un moyen d'un peu segmenter les choses. Lorsque j'interviens en tant que Clochix, je veux que les a-priori à mon égard soient basés sur ce que j'ai dit, voire fait, sous cette identité. Et j'en fais de même pour mes correspondants. Lorsque je discute technique, je ne cherche pas en préalable à la conversation à savoir ce que mon interlocuteur pense de Kronstadt. Je préfère même ne pas le savoir. Et je demande la même chose en retour.

Google, avec son réseau social, a commis deux fautes. La première, comme je le disais dans le précédent billet, est d'avoir essayé d'imposer sa politique du "vrai nom" par la force, alors qu'il avait si bien réussi jusqu'à présent à se rendre simplement indispensable. La seconde, c'est de ne pas avoir poussé assez loin la notion de cercles. Bien sûr nous avons dans nos connaissances des groupes avec lesquels nous partageons des choses différentes. Mais, sans vouloir faire de mon cas une généralité, j'ai l'impression qu'une partie de la génération qui a grandi avec Internet a aussi appris à gérer des identités multiples en ligne, et est attachée à ces identités. Non par volonté de dissimuler quoi que ce soit, mais simplement parce que lorsque je vois passer dans le monde des articles sur Jean-Yves Moyart, William Réjault ou Manuel Dorne, je n'ai aucune idée de qui ça parle, alors que si on me dit Maître Mo, Ron l'Infirmier ou Korben, je sais de qui il s'agit. Nos identités sont multiples. Chercher à toutes les réduire à une seule est stupide.

PS: j'ai intitulé ce billet « nouvelle question d'identité » car j'avais déjà abordé, mais sous un autre angle, cette question de la multiplicité des identité dans un précédent billet.