Que s'est-il passé pendant ces trois années ?

Bien des choses en fait. Une somme de petites reculades, de petites compromissions, de petits abandons.

J'ai vendu mon âme à Google parce qu'elle ne m'appartenait déjà plus beaucoup. Et parce que je ne lui accordais plus grande valeur.

Grignoté peu à peu par Google

Il y a quelques années, lorsque la société pour laquelle je travaillais est passée sous Google Apps, j'ai failli démissionner. Que Google connaisse mon état civil et toutes les choses liées à mon activité professionnelle me faisait vraiment chier, mais je n'ai pas eu le courage de démissionner. Premier renoncement, premier doigt dans l'engrenage.

Un peu plus tard, alors que je développais le client XMPP de feu Couac, j'ai eu plusieurs demande de collègues qui utilisaient GTalk. Je me suis alors créé un compte GMail, pour debugguer l'utilisation de Couac comme client GTalk. Deuxième renoncement, deuxième doigt dans l'engrenage.

Peu à peu, l'essentiel de mes correspondants professionnels sont passés sous GMail, et j'ai pris l'habitude d'utiliser GTalk pour papoter avec eux, au détriment de mon ancien compte Jabber dédié au boulot. Après tout, Google étant à un bout du tuyau lisait déjà mes conversations. Je me suis donc habitué à avoir un Google perché sur l'épaule en train de lire tout ce que je racontais. Sur la messagerie instantanée, puis peu à peu par courrier. Car si je continue à n'utiliser que des comptes mail hébergés par d'autres fournisseurs, la quasi-totalité de mes correspondants sont chez Google. Aujourd'hui, il lit probablement 90% de ma correspondance. Correspondance essentiellement professionnelle au début, mais fatalement, à mesure que je nouais des relations avec certains collègues, il a pu accéder à des échanges plus personnels. Nouveau renoncement, c'est toute la main à présent qui est prise entre les dents de l'ogre. À moins de me résoudre à couper le bras, j'étais piégé. Et je suis bien trop chochotte pour me couper un bras. Je l'ai donc laissé me dévorer peu à peu.

Lorsque Google+ a débarqué, je n'avais donc plus grand chose à lui cacher. J'ai vendu mon âme à Google parce qu'en fait il la possédait déjà en grande partie. Que j'aille ou non sur son réseau social, rien n'empêchera mes connaissances de m'inclure dans des cercles et d'apprendre à Google que je suis un Mozillien, un connard amer, un sale gauchiste — ses robots étant les plus fidèles lecteurs de ce carnet, je pense qu'il le savait déjà —, un ancien de telle et telle boîte, et que sais-je encore, selon les cercles dans lesquels on me rangera. Comme lorsqu'on est signalé sur un photo sur Facebook ou Flickr; ces réseaux nous incluent peu à peu, même si nous refusons d'y entrer formellement.

Pourquoi avoir cédé à Google, et pas à Facebook ? Je n'ai jamais ressenti d'injonction à utiliser Facebook. Mes quelques intimes n'y sont je crois pas, donc pas de risque de me retrouver signalé sur une photo. C'est un univers qui m'est complètement étranger. À l'inverse, j'ai l'impression de faire partie de Google+, que je le veuille ou non, parce que la plupart de mes correspondants y sont, et que via les listes de contact GMail / GTalk, je suis déjà en partie encerclé.

Plus grand chose à perdre

Mais je ne serais pas complet si je me contentait de rejeter la faute sur la stratégie de Google, ou sur ma lâcheté à me couper les doigts que je mettais dans l'engrenage. Un autre facteur a joué un grand rôle dans le renoncement qui a fini par me pousser à m'inscrire sur G+. Pour se soucier de sa vie privée, encore faut-il y tenir. Croire qu'elle a une valeur. Avoir une certaine estime de soi. Tout cela aussi s'est effrité au cours des dernières années.

J'ai commencé à utiliser des outils de microblogage. Ils encouragent à partager la moindre réflexion, sans vraiment réfléchir aux conséquences. Au travers d'Identica / Twitter, j'ai peu à peu révélé des informations que j'aurais peu avant considérées comme relevant de ma sphère privée. La frontière a bougé entre ce que je choisissais de rendre public, et ce que je souhaitais conserver privé.

La ligne éditoriale de ce journal a suivi. Aux contenus relatifs au Web se sont peu à peu ajoutées des considérations sur d'autres sujets, voire des billets beaucoup plus personnels. La nécessité de réagir à certains évènements, ou de poser certaines choses par écrit, m'a progressivement fait abandonner ma pudeur et me livrer bien plus que je ne l'aurais voulu il y a quelques années. Mon retrait d'autres canaux, publics ou privés, sur lesquels je m'exprimais sur des sujets non techniques, a concentré l'essentiel de mon expression publique ici, mettant fin à une segmentation que j'entretenais.

Enfin, le poids des années m'a aussi fait renoncer à beaucoup de choses. De plantages de disques en déménagements, de séparations en ruptures (professionnelles, amicales, engagementales…), j'ai peu à peu perdu beaucoup de ce à quoi j'étais attaché. La plupart de mes jardins secrets ne sont plus que des déserts. Les protéger de la curiosité de Google a aujourd'hui beaucoup moins d'importance à mes yeux. Sur le principe je reste bien sûr défenseur du droit à l'intimité, à la vie privée. Mais dans la réalité, ce combat ne me concerne plus guère. On a moins envie de défendre l'accès d'une pièce vide.

Google n'a pas voulu de moi

J'ai donc vendu mon âme à Google. Mais il n'en a pas voulu. Non qu'il ait fermé mon compte. Mon pseudo lui semble manifestement acceptable comme « vrai nom ». Mais il n'a juste pas su profiter de sa victoire, ferrer le poisson et me convaincre d'utiliser son machin. Aujourd'hui, je ne m'y connecte qu'épisodiquement pour y signaler mes publications sur mes autres journaux.

Je n'utilise pas G+ parce que je n'en vois guère l'intérêt. J'y suis venu dans l'espoir de faire croitre le nombre et surtout la variété de mes lecteurs. Parmi mes correspondants présents sur G+, nombre ne sont pas technophiles et n'utilisent ni agrégateurs RSS, ni sites de microblogage. Ils loupent donc l'essentiel de ma prose. C'est triste pour eux, ne trouves-tu pas ??? Dans Google+ comme dans Buzz, j'espérais donc surtout trouver de nouvelles caisses de résonance[1]. Comme lorsque d'autres investissent Facebook pour essayer de s'adresser à un public plus large. Mais s'il en va de G+ comme de Buzz, je doute que signaler sur ce réseau mes autres activités ne suffise à diversifier mon lectorat.

Je n'utilise pas non plus G+ parce que je ne vois pas vraiment ce qu'il apporte de nouveau. Les cercles permettant de choisir finement avec qui l'on partage sont une grande avancée par rapport à Facebook. Mais uniquement parce que Facebook était une grande régression par rapport au mail. Les billets de veille que je poste dans mes différents carnets ne sont que la continuité de la veille que je fais depuis plus de dix ans. Hormis le médium, rien n'a changé. En 2000, je parcourais le Web, stockais dans un fichier texte mes découvertes et de temps en temps extrayais de ce fichier deux ou trois lettres d'information thématiques que j'envoyais par mail. J'avais dans mon carnet d'adresse quelques alias, les amis, les camarades, les collègues, il me suffisait d'envoyer des mails spécifiques à chacune de ces listes. Certes, l'utilisation de la copie cachée rendait plus difficiles les réactions (il fallait me répondre et que je rediffuse les réponses à tout le monde). Mais sur le fond c'est exactement ce que fait Google+. Je continue encore aujourd'hui à procéder ainsi pour relayer des informations à des cercles de connaissances qui n'utilisent pas les réseaux sociaux. Pour l'instant, Google+ ne m'apporte rien de plus. Il est même en retrait par rapport au mail. Tout le monde possède au moins une adresse mail et est joignable par ce biais. Les utilisateurs de G+ semblent pour l'instant beaucoup moins nombreux.

Je n'utilise pas non plus G+ parce que je trouve l'outil inutilisable. L'absence d'API est incompréhensible. Je n'ai pas envie de me connecter à mon compte G+ pour lire les flux auxquels je suis abonné, je veux le faire depuis l'outil de mon choix, comme pour tous les autres flux que je suis (mailing lists, newsgroups, blogs, microblogs, etc). Je ne comprend pas cette absence. Google est le champion des API, et sort un produit aussi important sans fournir dès le début d'outils aux développeurs ou aux utilisateurs avancés, qui sont pourtant les premiers utilisateurs de son service.

Mais surtout, je n'utilise pas G+ à cause du Huge Fail de Google. Voilà des années qu'ils s'imposent uniquement grâce à la qualité de leurs produits, en réussissant à se rendre indispensable. Que ce soit leur moteur de recherche, GMail ou Chrome, ils avaient jusqu'à présent réussi à mener les internautes où ils le voulaient par la seule force de la persuasion, via la qualité de leurs outils. Et voilà qu'ils foutent tout par terre en voulant jouer aux caïds. En faisant l'étalage de leur force. En fermant brutalement les comptes des quelques utilisateurs qui ne veulent pas respecter leur politique (par ailleurs stupide) du « vrai nom ». Ils ont gâché en quelques jours les années à répéter patiemment qu'il ne voulaient que notre bien. Ils ont soudain, pour pas grand chose, prouvé qu'ils disposaient pratiquement d'un droit de vie et de mort sur nos vies numériques, et n'hésiteraient pas à s'en servir. Bref, ils ont prouvé qu'ils étaient « evil ». Pas de chance, juste au moment où je rendais les armes et me résignais à utiliser leurs services.

Billet très égocentrique (mais un autre, pire, suit). La démarche qui m'a conduit, du rejet violent des services de Google, à l'inscription sur G+, me semble suffisamment symptomatique pour mériter d'être narrée. Symptomatique, parce qu'il en va ainsi de beaucoup d'autres choses. On commence par les refuser. Puis de moins en moins fort. On se laisse progressivement encercler. Jusqu'à ce qu'on finisse, à l'usure, par les accepter. Tant de reculs sont ainsi dus à l'usure de notre capacité à dire non.

Notes

[1] je suis persuadé que ce journal par exemple loupe sa cible, qu'il n'est lu que par des convaincus. J'essaie régulièrement de faire des billets pour expliquer aux non-geeks, comme mes chats, l'importance du Web libre ou les risques du traçage. Mais je doute que ces billets sortent du cercle des gens déjà au fait de tout cela.