Mozilla est paradoxale ces jours-ci, soufflant un jour le meilleur — les billets de Mitchell Baker et la décision de porter les efforts au-delà du navigateur — et le lendemain les pires inepties — souvent par la voix d'Asa Dotzler, le responsable produit de Firefox. Dernier rebondissement de ce feuilleton qui me déprime plus qu'il ne me passionne, Asa a ouvert samedi un ticket pour supprimer l'affichage du numéro de version dans Firefox. Une erreur selon moi, mais le ticket lui-même est secondaire. Aux premiers commentaires estimant que ce n'était pas une bonne idée, il a répondu (…) This feature is a priority of the Firefox UX lead and the Firefox Product lead. (…) If you'd like to offer up further feedback, please create a newsgroup thread (…) puis un peu plus tard To be clear, as the reporter of this bug and the the Product owner of this feature, I'm saying again, if you want to debate this, follow up in the newsgroup and not here. Le ticket et le ton de ces commentaires ont évidemment généré des dizaines de réponses, la plupart très critiques, et bien au delà de Mozilla.

Tout cela ne serait pas bien grave si cette polémique ne s'inscrivait dans un contexte qui se tend de plus en plus. Les réactions parfois très violentes au ticket d'Asa témoignent selon moi de la dégradation, je n'ose encore parler de divorce, des relations entre Mozilla et une frange de ses utilisateurs, les geeks et les utilisateurs avancés. Ceux qui ont contribué à lancer la machine et au succès de Firefox, et qui de plus en plus aujourd'hui, ne se sentant plus écoutés, se tournent vers Chrome.

Je n'aime guère certaines décisions concernant Firerox prises ces derniers temps. La suppression par exemple de http dans la barre d'URL (Atul l'explique bien mieux que moi) ou à présent celle du numéro de version. L'équipe de Firefox semble vouloir tout sacrifier sur l'autel de l'esthétisme et de la simplification à outrance. Prendre de plus en plus de décisions à la place des utilisateurs, les dé-responsabiliser, les infantiliser. Mais cette divergence n'est finalement pas bien grave. Ce qui me semble plus inquiétant, c'est la communication de Mozilla avec ses utilisateurs et ses fans. Le nouveau cycle de sortie de version rapide a créé nombre d'inquiétudes et de réels problèmes, liés entre autres aux extensions et à l'absence d'une version LTS. Mozilla a longtemps fait la sourde oreille. Ignoré les critiques, ou sorti un discours qui fleurait bon la langue de bois, expliquant que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, que Jetpack allait régler tous les problèmes d'extension — foutaise ! pardon, un réflexe —, etc. Il a fallu le ramdam négatif suite aux déclarations d'Asa sur les entreprises pour que Mozilla admette enfin qu'il y avait, peut-être, éventuellement, un problème et qu'il serait bon d'en discuter. Mais j'avoue qu'il est difficile de ne pas penser que cette discussion soit un moyen de noyer le poisson, surtout après avoir lu Asa et ses « je suis le chef, j'ai décidé, mais vous pouvez toujours discuter si ça vous amuse ». Durant ces derniers mois, j'ai l'impression que beaucoup de passionnés du projet ont eu le sentiment que leurs avis étaient ignorés, méprisés, qu'ils ne valaient qu'en tant que petites mains, mais d'avaient pas voix au chapitre.

Et j'en reviens à mon problème d'engagement : qui voudrait s'impliquer dans un projet sans y être un minimum respecté et écouté ?

Les participants à un projet de logiciel libre sont liés entre eux par un contrat de libre association. Ils choisissent eux-même leur façon de s'organiser. Si l'on veut participer au projet, on étudie ces règles, et on choisit de les respecter ou, si elles ne nous conviennent pas, de ne pas participer. Que le fonctionnement interne soit démocratique ou non importe peu, du moment qu'il est accepté par tous les participants. L'expérience de nombreux projets donne à penser qu'un mélange de méritocratie et de despotisme éclairé, s'il est moralement discutable, est pratiquement efficace[1].

Ce fonctionnement prévaut actuellement chez Mozilla. Mais je me demande si, à mesure que la fondation développe de nouveaux projets, il est encore pertinent pour l'ensemble de ses activités. Mozilla a longtemps été avant tout un projet de logiciel libre, une usine à fabriquer des logiciels. À ce titre, il me semblait naturel qu'elle choisisse la forme d'organisation qui lui semblait le mieux convenir. Rien ne m'obligeait à participer si cette forme ne me plaisait pas. Mais Mozilla change de plus en plus de nature. Ou plutôt, affirme de plus en plus sa vrai nature, celle de mouvement politique, au sens noble du terme. Un mouvement cherchant à avoir une influence, à modeler l'avenir de l'ensemble des internautes. Dès lors, la fondation n'est plus une simple usine, mais un acteur du débat public. Et de ce fait, son organisation interne commence à avoir davantage d'importance. D'autant que Mozilla est dans une position assez unique: c'est un des rares acteurs non commerciaux qui ait le pouvoir d'influencer l'avenir du Web. Un des rares en position de représenter les intérêts des internautes, nos intérêts. On le répète souvent, sur les réseaux plus qu'ailleurs, le code crée la loi. Ceux qui codent les logiciels écrivent une partie des règles qui régiront le réseau et nos vies en ligne. Mozilla semble de ce point de vue en meilleure posture que d'autres organisations citoyennes, comme la FSF par exemple, pour influer sur l'avenir du Web. Mais puisque Mozilla se pose en représentante des intérêts des internautes, je crois qu'elle ne peut plus les ignorer. Elle a une responsabilité qui s'accompagne de devoirs. Le despotisme éclairé, tolérable pour diriger une usine, ne l'est plus lorsqu'il s'agit de rédiger des lois. C'est du moins mon point de vue. Pour que j'accepte de mandater la Fondation pour défendre mes intérêts, encore faut-il qu'elle me respecte et m'écoute. Or, depuis quelques mois, je ne me sens ni respecté, ni écouté. Et ça n'est pas que le problème d'un homme. Les saillies d'Asa sont insupportables, mais aucune voix de la Fondation ne vient officiellement les démentir ou en atténuer la portée. L'organisation endosse donc l'attitude autoritaire et irrespectueuse de son représentant. Ce qui nuit à la confiance que l'on peut avoir en elle.

Aujourd'hui, indépendament de la confiance et l'estime que j'ai individuellement pour nombre de Mozilliens, je ne suis plus sûr que Mozilla soit le meilleur outil pour défendre la vision du Web qui me tient à cœur. Je ne suis pas non plus persuadé du contraire, donc je vais continuer à essayer de donner des coups de pouce dans la modeste mesure de mes maigres moyens. Mais en l'état, je ne peux plus ni recommander Firefox, ni t'inciter, lecteur, à t'investir dans les projets de la MoFo. Et c'est bien triste. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir raconter sur ce carnet ?

J'attends à présent que la Fondation fasse la preuve de sa capacité à écouter, entendre et prendre en compte les avis de ceux qu'elle prétend défendre. Quant à Firefox, si Asa, le despote à l'ampoule grillée, continue à l'emmener sur d'étranges chemins, cela m'attristera mais ne m'empêchera pas de dormir: mais j'ai le choix d'utiliser par exemple SeaMonkey.

Notes

[1] ça "donne à penser" mais ça ne prouve rien, Debian fonctionne très bien sur un modèle relativement démocratique