Quel gâchis…
Par Clochix le mercredi 17 août 2011, 01:07 - Lézarderies - Lien permanent
J'ai depuis quelque temps sur mon métier à tisser un brouillon d'article qui essaye de proposer des pistes pour agir pour le Web libre. Mais depuis ce ouikende, je ne sais plus si je vais le finir. Je doute des solutions qui hier encore me semblaient les meilleures. Tu auras sans doute deviné, araignée-mate ma fidèle lectrice, que je comptais encore tartiner quelques paragraphes sur la Fondation Mozilla. J'hésite à présent, au regard des derniers évènements. Car si je suis toujours persuadé de l'importance de Mozilla dans la défense et la promotion du Web libre, je ne suis plus convaincu que ce soit le meilleur endroit où investir de l'énergie.
Mozilla est paradoxale ces jours-ci, soufflant un jour le meilleur — les
billets de Mitchell Baker et la décision de porter les efforts au-delà du
navigateur — et le lendemain les pires inepties — souvent par la voix d'Asa
Dotzler, le responsable produit de Firefox. Dernier rebondissement de ce
feuilleton qui me déprime plus qu'il ne me passionne, Asa a ouvert samedi un
ticket pour supprimer l'affichage du
numéro de version dans Firefox. Une erreur selon moi, mais le ticket
lui-même est secondaire. Aux premiers commentaires estimant que ce n'était pas
une bonne idée, il a répondu (…) This feature is a priority of the Firefox
UX lead and the Firefox Product lead. (…) If you'd like to offer up further
feedback, please create a newsgroup thread (…)
puis un peu plus tard To
be clear, as the reporter of this bug and the the Product owner of this
feature, I'm saying again, if you want to debate this, follow up in the
newsgroup and not here.
Le ticket et le ton de ces commentaires ont
évidemment généré des dizaines de réponses, la plupart très critiques, et bien
au delà de Mozilla.
Tout cela ne serait pas bien grave si cette polémique ne s'inscrivait dans un contexte qui se tend de plus en plus. Les réactions parfois très violentes au ticket d'Asa témoignent selon moi de la dégradation, je n'ose encore parler de divorce, des relations entre Mozilla et une frange de ses utilisateurs, les geeks et les utilisateurs avancés. Ceux qui ont contribué à lancer la machine et au succès de Firefox, et qui de plus en plus aujourd'hui, ne se sentant plus écoutés, se tournent vers Chrome.
Je n'aime guère certaines décisions concernant Firerox prises ces derniers
temps. La suppression par exemple de http dans la barre d'URL
(Atul l'explique bien mieux que
moi) ou à présent celle du numéro de version. L'équipe de Firefox semble
vouloir tout sacrifier sur l'autel de l'esthétisme et de la simplification à
outrance. Prendre de plus en plus de décisions à la place des utilisateurs, les
dé-responsabiliser, les infantiliser. Mais cette divergence n'est finalement
pas bien grave. Ce qui me semble plus inquiétant, c'est la communication de
Mozilla avec ses utilisateurs et ses fans. Le nouveau cycle de sortie de
version rapide a créé nombre d'inquiétudes et de réels problèmes, liés entre
autres aux extensions et à l'absence d'une version LTS. Mozilla a longtemps fait la sourde oreille.
Ignoré les critiques, ou sorti un discours qui fleurait bon la langue de bois,
expliquant que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, que
Jetpack allait régler tous les problèmes d'extension — foutaise ! pardon,
un réflexe —, etc. Il a fallu le ramdam négatif suite aux déclarations d'Asa
sur les entreprises pour que Mozilla admette enfin qu'il y avait, peut-être,
éventuellement, un problème et qu'il serait bon d'en discuter. Mais j'avoue
qu'il est difficile de ne pas penser que cette discussion soit un moyen de
noyer le poisson, surtout après avoir lu Asa et ses « je suis le chef,
j'ai décidé, mais vous pouvez toujours discuter si ça vous amuse ». Durant
ces derniers mois, j'ai l'impression que beaucoup de passionnés du projet ont
eu le sentiment que leurs avis étaient ignorés, méprisés, qu'ils ne valaient
qu'en tant que petites mains, mais d'avaient pas voix au chapitre.
Et j'en reviens à mon problème d'engagement : qui voudrait s'impliquer dans un projet sans y être un minimum respecté et écouté ?
Les participants à un projet de logiciel libre sont liés entre eux par un contrat de libre association. Ils choisissent eux-même leur façon de s'organiser. Si l'on veut participer au projet, on étudie ces règles, et on choisit de les respecter ou, si elles ne nous conviennent pas, de ne pas participer. Que le fonctionnement interne soit démocratique ou non importe peu, du moment qu'il est accepté par tous les participants. L'expérience de nombreux projets donne à penser qu'un mélange de méritocratie et de despotisme éclairé, s'il est moralement discutable, est pratiquement efficace[1].
Ce fonctionnement prévaut actuellement chez Mozilla. Mais je me demande si, à mesure que la fondation développe de nouveaux projets, il est encore pertinent pour l'ensemble de ses activités. Mozilla a longtemps été avant tout un projet de logiciel libre, une usine à fabriquer des logiciels. À ce titre, il me semblait naturel qu'elle choisisse la forme d'organisation qui lui semblait le mieux convenir. Rien ne m'obligeait à participer si cette forme ne me plaisait pas. Mais Mozilla change de plus en plus de nature. Ou plutôt, affirme de plus en plus sa vrai nature, celle de mouvement politique, au sens noble du terme. Un mouvement cherchant à avoir une influence, à modeler l'avenir de l'ensemble des internautes. Dès lors, la fondation n'est plus une simple usine, mais un acteur du débat public. Et de ce fait, son organisation interne commence à avoir davantage d'importance. D'autant que Mozilla est dans une position assez unique: c'est un des rares acteurs non commerciaux qui ait le pouvoir d'influencer l'avenir du Web. Un des rares en position de représenter les intérêts des internautes, nos intérêts. On le répète souvent, sur les réseaux plus qu'ailleurs, le code crée la loi. Ceux qui codent les logiciels écrivent une partie des règles qui régiront le réseau et nos vies en ligne. Mozilla semble de ce point de vue en meilleure posture que d'autres organisations citoyennes, comme la FSF par exemple, pour influer sur l'avenir du Web. Mais puisque Mozilla se pose en représentante des intérêts des internautes, je crois qu'elle ne peut plus les ignorer. Elle a une responsabilité qui s'accompagne de devoirs. Le despotisme éclairé, tolérable pour diriger une usine, ne l'est plus lorsqu'il s'agit de rédiger des lois. C'est du moins mon point de vue. Pour que j'accepte de mandater la Fondation pour défendre mes intérêts, encore faut-il qu'elle me respecte et m'écoute. Or, depuis quelques mois, je ne me sens ni respecté, ni écouté. Et ça n'est pas que le problème d'un homme. Les saillies d'Asa sont insupportables, mais aucune voix de la Fondation ne vient officiellement les démentir ou en atténuer la portée. L'organisation endosse donc l'attitude autoritaire et irrespectueuse de son représentant. Ce qui nuit à la confiance que l'on peut avoir en elle.
Aujourd'hui, indépendament de la confiance et l'estime que j'ai individuellement pour nombre de Mozilliens, je ne suis plus sûr que Mozilla soit le meilleur outil pour défendre la vision du Web qui me tient à cœur. Je ne suis pas non plus persuadé du contraire, donc je vais continuer à essayer de donner des coups de pouce dans la modeste mesure de mes maigres moyens. Mais en l'état, je ne peux plus ni recommander Firefox, ni t'inciter, lecteur, à t'investir dans les projets de la MoFo. Et c'est bien triste. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir raconter sur ce carnet ?
J'attends à présent que la Fondation fasse la preuve de sa capacité à écouter, entendre et prendre en compte les avis de ceux qu'elle prétend défendre. Quant à Firefox, si Asa, le despote à l'ampoule grillée, continue à l'emmener sur d'étranges chemins, cela m'attristera mais ne m'empêchera pas de dormir: mais j'ai le choix d'utiliser par exemple SeaMonkey.
Notes
[1] ça "donne à penser" mais ça ne prouve rien, Debian fonctionne très bien sur un modèle relativement démocratique
Commentaires
Je me répète, mais en tant qu'utilisateur et membre de "feu" la communauté Songbird, j'ai eu ce même sentiment.
Les contributeurs ne sont plus écoutés, leur patchs même refusés, plus de communication sur le produit. POTI à "tué" sa communauté.
Du coté de Mozilla, je pense qu'il n'y a rien de grave encore, même si les réactions d'Asa sont déplacées...
Mozilla veut faire évoluer le Web rapidement, cela implique des sacrifices
SeaMonkey n'évoluera jamais aussi vite car il dépend en grande partie de
Firefox.
Un véritable fork serait intéressant, tenant compte uniquement de la communauté et pas forcément de la direction/Mozilla Corp.
Premier passage sur le blog de la Fondation (par curiosité) et découverte de tensions internes. Super ! Le pouvoir monte vite à la tête, en général. C'est tout de même malheureux qu'il en soit ainsi aussi pour Mozilla. Mais bon, les projets doivent rester la priorité dans l'esprit de chacun. Le mieux reste d'ignorer les petits chefs. Aucune considération n'est jamais à attendre... La véritable considération vient de "l'usager" lorsque celui-ci utilise le navigateur. Courage donc, et relativité
Un véritable fork serait intéressant => voila peu être la solution (cf libreoffice)
@p4r1ck
https://secure.wikimedia.org/wikipe...
@GeekShadow, @p4tr1ck : je n'ai pas envie d'un fork, pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'un fork concerne essentiellement du code, et ce qui m'intéresse chez Mozilla va bien au delà du code de Firefox. Ce qui m'intéresse, ce sont aussi certains des projets de Drumbeat. Il existe certes de nombreux autres cadres où s'investir dans des projets similaires, mais pour l'instant, je pense que Mozilla pourrait encore être le meilleur, pour peu qu'elle arrive à pacifier ses relations avec sa communauté.
Et plus pratiquement, si l'on ne parle que de Firefox, je ne suis pas sûr que la communauté ait les moyens de maintenir un fork à jour. SeaMonkey a je crois déjà du mal, diviser une fois de plus les forces me parait vraiment la chose à ne faire qu'en dernier recours, s'il n'y a vraiment plus moyen de s'investir au sein de Mozilla. Dans ce cas, la moins pire des solutions serait sans doute d'essayer d'avoir deux versions de Firefox, l'une MoCo, l'autre communautaire. Sur le modèle Red Hat / Fedora.
@lulu : attention, la série des Ice* que l'on trouve dans Debian ne sont pas vraiment des forks. Chaque distribution adapte Firefox à la marge selon ses besoins. Pour éviter les problèmes, Debian a décidé de renommer sa version de Firefox en Ice*, mais les Ice* sont essentiellement les versions officielles des logiciels de Mozilla, agrémentées de patches Debian.
@Octavius : attention, ni ce blog bi ceux de Frenchmoz ne sont des . Ce sont des carnets personnels où des passionnés, des membres de la communauté, papotent, mais c'est leur avis, pas celui de Mozilla. Et je ne pense pas que les soucis actuels soient, pour l'essentiel, liés à des questions de pouvoir. Plutôt à des divergences tactiques / stratégiques, et à une "corporatisation" de Mozilla où la complémentarité entre l'action des bénévoles et celle des employés devient plus difficile.
Pour ce qui est du courage, il en reste heureusement, puisque tout n'est pas noir, je vois encore passer dans les débats des interventions rassurantes, comme celles de Gerv. Au sein de la communauté, des propositions émergent, comme celles de Philippe par exemple. Bref, pour l'instant ce n'est qu'une mauvaise passe.
Hey :-),
Je ne pense pas qu'il faille être aussi catégorique sur l'avenir de Mozilla.
Depuis toujours, Mozilla se cherche. Elle a une position unique sur ce marché, comme tu l'as précisé : association 1901 avec autant d'influence que de grandes entreprises du même secteur, telles qu'Apple, Microsoft, Google, Opera etc. Elle se cherche depuis toujours et se trouve, et parfois ne se trouve pas. Le marché évolue, Mozilla évolue : aussi bien en nombre d'employés, qu'au niveau financier, que de champs d'actions etc. Mozilla a une grande force : elle ose se remettre en question, sans cesse. Mozilla fait très attention à ses rapports avec ses contributeurs, car sans eux, la fondation et ses projets n'existeraient pas.
Même si Mozilla se cherche souvent et que certaines décisions peuvent paraître confuses, l'histoire nous a montré qu'elle était souvent visionnaire sur certains points (Firefox est né dans le secret, contre la volonté et l'avis de la communauté, pourtant c'était nécessaire et ça s'est avéré être un franc succès). Si Mozilla veut jouer le rôle du « dictateur bienveillant », ça ne me dérange pas. Ils connaissent le marché bien mieux que nous et ont une vision à long terme plus claire que la nôtre. Mais un dictateur bienveillant écoute sa communauté. Quand elle réagit dans le même sens de manière évidente, Mozilla ne l'a jamais ignorée. En revanche, la communauté doit aussi évoluer et comprendre que Mozilla rencontre des impératifs qu'elle ne rencontrait pas avant. Mozilla doit faire de plus en plus attention aux modifications qu'elle apporte à ses logiciels ou autres. Elle ne peut plus écouter la communauté aussi facilement qu'avant car de nouvelles contraintes sont apparues. Un des effets immédiats est que les décisions sont plus longues à prendre et que côté communauté, on a l'impression d'être moins écouté. Je ne pense pas que ce soit le cas, c'est juste qu'on ne mesure pas l'ensemble du système de contraintes auquel Mozilla est soumise.
En ce moment, effectivement, plus que jamais Mozilla a un rôle politique. Mozilla touche un public plus large et doit, plus que jamais, travailler sa manière de communiquer. Asa Doztler a peut-être dit des bêtises (récemment sur les entreprises) mais les autres dirigeants ne peuvent évidemment pas le reprendre publiquement. Ce serait négatif sur la vision que l'on pourrait avoir de l'organisation interne de Mozilla. Au lieu de ça, ils ont préféré proposer un groupe de discussions avec les acteurs concernés (à savoir les entreprises). Ce groupe fonctionne très bien et toutes les personnes concernées sont rassurées, écoutées et considérées.
Dans tout système qui évolue, il y a des petits ratés que l'on peut attribuer à des personnes qui parlent plus que d'autres. Ça ne veut pas dire qu'on ne peut plus faire confiance à Mozilla ou qu'on ne la reconnaît plus. Une personne parle et dit parfois des bêtises, mais il y en a des milliers d'autres qui travaillent à écouter la communauté et à la considérer.
On va dire pudiquement que je n'ai pas été surpris de l'attitude de POTI (une start-up, dont la vocation est de faire de l'argent) quant à sa communauté.
La situation est très différente pour la Mozilla Foundation, qui est à but non-lucratif. Peut-être que Mozilla fait des erreurs (nous en faisons certainement, même), mais elle ne sont pas motivées par l’appât du gain.
Ensuite, je regrette l'attitude de certains collègues, mais il faut bien comprendre que ça n'est pas le reflet de l'approche de Mozilla.