J'aime pas les badges !

Les badges sont à la mode sur le réseau. Ces petits insignes symbolisent la victoire à une épreuve, comme par exemple la réponse à un QCM, ou la participation active à un site / une communauté. Ils symbolisent également deux évolutions de la société, l'évolution de l'éducation des savoirs vers les compétences, et le renforcement de la société des loisirs, où tout n'est que jeu. Bref, les badges, ça sux, ce sont des symboles détestables (sans compter leurs probables origines dans les mouvements scouts), et je crois que je vais arrêter cet article là.

Bon, j'avais rédigé l'article avant l'introduction, donc je le mets quant même, mais juste pour ne pas gâcher.

Introduction à l'Open Badge Initiative

Les badges existent, beaucoup de gens les utilisent, et Mozilla, fidèle à sa politique pragmatique, a donc décidé d'essayer de proposer un mécanisme facilitant leur usage en offrant aux internautes un maximum de contrôle. C'est ainsi qu'une première pré-version de l'Open Badge Infrastructure (OBI) est disponible depuis quelques jours. Le projet est né dans le cadre du School of Webcraft, un partenariat entre Mozilla et la Peer-2-Peer University (P2PU) pour créer un dispositif d'enseignement à distance des métiers du Web. Le besoin s'est fait sentir de disposer de badges pour permettre aux étudiants de montrer les compétences qu'ils ont acquises.

OBI est un système complet de gestion de badges. Il permet à un internaute de collecter des badges émis par plusieurs autorités, de les stocker et de décider précisément comment et avec qui il les partage. OBI se compose donc d'une boite où stocker vos pins, d'une interface de gestion, et de mécanismes pour s'identifier, collecter un badge, vérifier auprès de l'émetteur qu'on l'a effectivement gagné, et enfin l'afficher.

Chaque badge contient des métas-données décrivant précisément sa signification, les conditions de son obtention, etc. Mozilla travaille à standardiser le format de ces méta-données afin d'assurer leur portabilité. Sa validité est certifié de façon classique par un mécanisme de signature utilisant des clés asymétriques: l'autorité qui délivre le badge le signe avec sa clé privée et n'importe qui peut vérifier son authenticité en contrôlant la signature avec la clé publique de l'émetteur.

Les badges sont stockés dans un entrepôt personnel, le hub. Celui-ci peut être hébergé sur un serveur de l'internaute ou par un service tiers. Mozilla fournira naturellement un tel service. L'entrepôt possède une interface d'administration et une API permettant à une autorité d'y créer de nouveaux badges et à des sites tiers de récupérer les médailles que l'internaute souhaite afficher.

Quiconque veut délivrer des badges a juste besoin de créer un JSON au bon format, contenant une signature, et de l'envoyer à l'entrepôt du lauréat via l'API. Lorsqu'un utilisateur obtient une certification sur un site compatible avec l'OBI, il lui indique l'URI de l'API de son entrepôt, et le site se charge de délivrer le badge dans le hub.

Pour ce qui est de l'affichage, une application souhaitant afficher des badges envoie une demande au hub via l'API. L'internaute l'accepte et choisit les badges accessibles à cette application. Enfin, avant d'afficher les badges, l'application peut s'assurer de leur validité en contrôlant leur signature. Ainsi par exemple, si un réseau social permet à ses utilisateurs d'afficher leurs badges, il suffit qu'il demande à chacun l'URI de l'API de leur entrepôt. L'internaute décide précisément ce que chaque application externe peut voir. Les badges de compétences en développement pour les unes, en descente de bière pour les autres.

La version alpha qui vient d'être dévoilée est encore un prototype incomplet. Elle permet essentiellement à la P2PU de délivrer des badges à ses étudiants. Une version beta, complète en terme de fonctionnalités, est attendue pour septembre. Plusieurs partenaires seront alors capables de délivrer des badges compatibles. Cette version permettra de stabiliser les différentes spécifications de communications, les API, etc, avant le lancement public du projet au début de 2012.

Pour en savoir plus, je vous invite à consulter la page du projet dans le wiki de Mozilla, qui contient des liens vers de nombreux documents de présentation technique et fonctionnelle, et le blog d'Erin Knight où au milieu de nombreux billets sur l'éducation et l'e-learning elle publie de fréquents points sur l'avancement du projet.

Mais enfin, pourquoi tu n'aimes pas les pins ‽‽‽

Parce que la popularisation des badges accompagne une parmi les plus lourdes et inquiétantes réformes libérales de l'éducation actuellement en cours : le remplacement progressif des connaissances par les savoirs.Les badges ont certes pour nous autres travailleurs un intérêt pratique immédiat : ils valident certaines de nos compétences, et donc en partie notre aptitude à remplir un emploi. Mais par là le savoir se réduit peu à peu à une simple collection de savoir-faire précis. Ainsi par exemple on ne maîtrisera pas la retouche de photo, mais l'utilisation de telle version de tel logiciel. Une compétence rapide à acquérir, et encore plus rapidement périmée.
Bien sûr, tout ce système est bâti en fonction du marché de l'emploi, comme si la fonction première de l'éducation était de produire des agents économiques plutôt que des citoyens conscients.

D'autres que moi l'ont compris et l'expliquent bien mieux que moi, je vous incite à aller les consulter pour en savoir plus sur les logiques libérales à l'œuvre dans l'éducation. Voici par exemple quelques articles:

Tout cela pour ne pas oublier que s'il est important d'œuvrer pour un Web libre et ouvert, il peut être parfois bon de prendre un peu de recul pour s'interroger sur le contexte global dans lequel nous évoluons, les mouvements dont nous participons, et ce qu'indirectement nos webeuries impliquent.

(Le foutage de gueule de ma conclusion dénonçant les badges ne manquera pas d'amuser qui m'a déjà croisé IRL, plus chargé qu'une rombière de badges Mozilla et FSF. Mais ça n'a rien à voir voyons !)