Badaboum !!

Voici une traduction approximative de l'annonce:

Mozilla estime que dans le domaine du développement d'application, le Web peut supplanter les plateformes propriétaires verrouillées par un seul vendeur. Pour faire des technologies du Web ouvert une meilleure base pour les applications sur les mobiles et les terminaux similaires, nous avons besoin de repousser les limites actuelles du Web pour égaler — et parfois dépasser — les capacités de ces plateformes propriétaires.

Il nous faut une montagne à escalader, un but sur lequel concentrer nos efforts. Récemment, le projet pdf.js a mis en lumière les détails qu'il manque encore à HTML5 pour devenir un sur-ensemble de PDF. Nous voulons franchir une nouvelle étape à présent, et découvrir ce qu'il manque aux développeurs Web pour être capables de créer des applications qui soient — en tous points — les égales des applications natives bâties pour les iPhones, Android et Windows Phone 7.

Pour cela, nous proposons un projet, Boot to Gecko (B2G) dont le but est de créer un système d'exploitation complet et autonome pour le Web ouvert. Ce projet va demander du travail dans de nombreux domaines:

  • les API Web: il va falloir créer des prototypes d'API pour permettre aux contenus d'accéder aux fonctionnalités de l'OS et des terminaux (appels téléphoniques, envois de SMS, appareil photo, connecteurs USB, Bluetooth, NFC, etc);
  • un modèle de sécurité: s'assurer que ces fonctionnalités sont mises à disposition des pages et des applications Web de manière sécurisée;
  • l'amorçage: créer un prototype d'un système de bas niveau amorçable sur tout périphérique compatible avec Android;
  • les applications: choisir et porter des applications natives existantes ou en créer de nouvelles pour démontrer les capacités du système;

Nous allons travailler de manière transparente, nous publierons le code source au fur et à mesure[1], nous soumettrons aux organismes de standardisation toutes les spécifications dont nous aurons besoin, et nous suivrons les changements provoqués par ce processus. Nous n'essayons pas de juste implémenter ces nouvelles API dans Firefox, nous voulons qu'elles soient implémentées dans le Web.

Le projet n'en est qu'à ses balbutiements; certaines parties ne sont encore que dans nos têtes, d'autres n'ont pas été complètement explorées. Nous en parlons à présent pour faire appel à l'expérience de tous les Mozilliens — et de celles et ceux qui ne le sont pas encore — pour bâtir ce projet. Lisez et contribuez au fil de discussion sur mozilla.dev.platform.

Plus loin, ils donnent quelques exemples d'applications qui doivent pouvoir tourner sur la plateforme: téléphonie, SMS, gestion de carnet d'adresse, de galeries multimédias, visionneuse de livres électroniques, jeux…

Boot to Gecko

Si pour l'instant le projet n'est porté que par quatre personnes, ce ne sont pas tout à fait n'importe qui: Andreas Gal et Chris Jones sont deux des développeurs de pdf.js, Mike Shaver est l'un des pères fondateurs de Mozilla, quant à Brendan Eich c'est le père de JavaScript et de Mozilla. Par ailleurs, la série de billets que Mitchell Baker consacre sur son blog aux évolutions en cours de Mozilla[2] démontre que le projet a le soutien de toute la Fondation, qui est au cœur de sa nouvelle stratégie technologique.

Pour ce que j'en comprend pour l'instant, Boot to Gecko (c'est son nom de code) sera assez similaire dans sa philosophie à ChromeOS: un cœur minimal et un navigateur étendu permettant aux applications Web d'accéder à la machine via des API (dont beaucoup restent à inventer). Je répète depuis des années que le Web est la plate-forme, en voici une illustration des plus tangibles. Peu d'information encore a filtré sur les détails de B2G, sans doute parce que les initiateurs du projets eux même n'en savent guère plus. L'annonce signifie que la décision de lancer le projet a été prise, rien de plus. Mozilla a choisi, conformément à sa philosophie, de rendre la gestation publique, participative. La discussion se passe dans un newsgroup où tout le monde peut suivre et participer. De ce que j'en comprend pour l'instant, l'idée de départ est de se baser sur le noyau, les pilotes de périphériques et les couches les plus basses d'Android. Au dessus de ce système minimal, une version spécifique de Gecko, le moteur de rendu de Firefox, fera l'interface entre le matériel, les applications Web et l'utilisateur. B2G serait donc théoriquement installable sur tout périphérique capable de faire tourner Android. Pour le reste, c'est un projet de R&D, mené qui plus est de façon ouverte. Il faut bien être conscient de ce que cela implique: de très nombreuses itérations, des explorations de voies qui seront peut-être abandonnées au bout de plusieurs mois, probablement plusieurs retours à la case départ… Ceux qui suivent les projets des MozLabs, comme par exemple JetPack, voient de quoi je veux parler.

Mais tout cela, tout le monde l'a déjà dit. Il me semble un peu plus important de préciser le contexte de cette décision, d'essayer d'expliquer pourquoi je la trouve si importante pour le Web (explications réservées aux ceusses qui ont eu le courage de lire jusque là).

Pour ne pas mourir, les dinosaures doivent évoluer

Tristan a signalé il y a peu un article sur "La face sombre de Google Chrome", qui dans sa seconde partie revient sur les motivations de Chrome, la stratégie de Google, et conclue sur les risques pour Mozilla. Rien de neuf, mais une analyse utile pour comprendre le contexte dans lequel arrive l'annonce de B2G.

Je l'ai déjà dit et répété, les clients de Google, ce ne sont pas les internautes, mais les sociétés auxquelles il vend des espaces publicitaires, une audience. Le but de tous les services que développe Google est d'augmenter cette audience, en quantité et en qualité. Une audience de qualité, ce sont des internautes précisément profilés. Comme le moteur de recherche ou Android, Chrome est un des éléments de la stratégie de Google pour inciter les internautes à utiliser toujours davantage ses services, donc à voir toujours plus de réclames. Des réclames dont Google pourra augmenter les prix à mesure qu'il collecte des informations sur ses utilisateurs et "qualifie" leur profil. Pour ce faire, l'intégration entre Chrome et les services en ligne est poussée: moteur de recherche dans la barre d'URL, remplacement d'HTMLHTTP par SPDY pour accélérer les échanges réseau, etc. Chrome n'est bien sûr qu'un des maillons de la chaîne. Pour s'assurer de l'internaute, Google a investi toute la pile, des applications sur le serveur au système d'exploitation des périphériques, et s'essaie même de temps en temps à créer ces périphériques. Tout est en place pour que les internautes, mi-séduits par l'utilité du système, mi-contraints par les barrières qui rendent difficile une migration, ne sorte plus de l'éco-système Google. Bien sûr, dans ce domaine la firme n'a rien à envier à Apple, qui contrôle depuis longtemps l'ensemble de la chaîne sur les périphériques portables, et est en train d'étendre le modèle aux PC classiques, via son Mac Apple Store.

Je crains que ces deux exemples ne soient que le début, que l'intégration verticale ne fasse que se renforcer dans les prochaines années. Si la tendance actuelle se confirme, nous allons vers une fragmentation du réseau en univers fermés qui emprisonneront les utilisateurs et leurs données. Il faudra choisir. Vous serez Google et utiliserez les services Google au travers d'un navigateur Google tournant sur un portable Google. Ou alors vous serez Apple et vous utiliserez… À moins que vous ne préfériez être Microsoft. Quoi d'autre ? Non, rien d'autre, il n'y aura plus d'autres alternatives. Dans cette vision, Firefox est menacé. N'oublions pas que si aujourd'hui le Web est ce qu'il est, puissant et ouvert, c'est en partie grâce à Mozilla. La Fondation a réussi à briser l'étreinte de Microsoft qui menaçait d'étouffer le Web et à relancer l'innovation en ligne. Mais on peut légitimement se demander s'il y aura encore une place demain pour Firefox, lui qui n'est lié, et donc soutenu, ni à un OS, ni à des services spécialement optimisés. Pire, plusieurs plate-formes lui sont dès aujourd'hui interdites: iOS et ChromeOS par exemple. Apple refuse sur sa plateforme toute application concurrente de celles qu'elle développe. Et le système d'exploitation de Google pour tablettes et netbooks étant un navigateur étendu, faire tourner un autre navigateur comme Firefox à l'intérieur n'aurait guère de sens. Exit donc Firefox sur ces deux plateformes[3] Le risque est donc réel que sur une proportion toujours plus grande de terminaux d'accès à l'Internet, les périphériques mobiles, téléphones et tablettes, Firefox ne soit plus dans quelques années qu'une application d'aide à la navigation, tournant dans un autre navigateur (ce que fait Home aujourd'hui sur iPhone). Et, de mon point de vue, cela serait dramatique, car on perdrait l'essentiel de ce qui fait l'intérêt du navigateur au panda roux: son ADN d'outil au service de l'utilisateur, respectueux de ses choix et de sa vie privée. Certains préfèreraient que Mozilla se concentre sur Firefox plutôt que de s'éparpiller. Mais si la Fondation ne fait rien aujourd'hui, elle risque bientôt de se retrouver avec un navigateur qui ne pourra plus tourner sur la majorité des objets que nous utiliserons demain, un produit de niche, à l'opposé de la philosophie de la Fondation qui est de s'adresser à tous et chacun.

Cette menace, Mozilla semble l'avoir bien comprise, puisque les dernières prises de paroles publiques de maman Mitchell et papa Brendan le disent clairement: pour continuer à mener à bien sa mission, Mozilla doit se diversifier, embrasser toute la pile applicative, du système d'exploitation tournant sur les périphériques aux services offerts aux utilisateurs dans le nuage[4]. À la lumière de l'annonce de B2G, de nombreux billets publiés ces derniers temps par des Mozilliens prennent d'ailleurs un nouveau sens, traduisent la réflexion en cours depuis des mois, et prouvent davantage encore que B2G n'est pas une décision prise à la légère, mais bien le fruit d'une longue réflexion stratégique.

Je suis certes toujours prompt à m'enthousiasmer, mais je ne crois pas beaucoup me tromper en disant qu'au regard de l'histoire de Mozilla, cette annonce est aussi importante que celle de la scission de la suite en Firefox et Thunderbird. Et je souhaite bien sûr à Boot to Gecko le même succès qu'à Firefox ! C'est à dire de briser la fermeture en cours du Web comme Firefox a brisé l'étreinte d'IE.

Le Web a besoin de toi !

Le défi est hénaurme: forger un OS ou des sites Web n'a par grand chose à voir avec usiner un navigateur. Mozilla va certes s'appuyer sur des briques existantes, mais la tâche n'en demeure pas moins très vaste, et j'espère que la Fondation aura les moyens de ses ambitions. À vrai dire, c'est aussi à nous de nous assurer qu'elle en ait les moyens, c'est aussi à nous de faire en sorte que Boot to Gecko soit un succès. Car l'enjeu est au moins aussi hénaurme que le défi technologique: si Mozilla réussit, cela garantira pour quelques années l'existence d'une plate-forme respectueuse des internautes, de leurs droits, de leurs aspirations. Si ce sont des points auxquels nous sommes attachés, si nous voulons éviter que demain le choix ne se résume qu'entre les univers omniprésents et verrouillés d'Apple, Google et Microsoft, soutenir l'initiative de Mozilla pourrait être une bonne idée. Mozilla est bien sûr loin d'être parfait, mais pour lutter contre les tristes lendemains qui s'annoncent, je pense que la Fondation est aujourd'hui le meilleur outil dont nous disposions. À nous de nous en emparer et de le manier avec dextérité pour charcler les zombies privateurs.

Notes

[1] NDC: à la différence de ce que fait Google avec Android: le code est ouvert, mais publié uniquement par lots, après validation

[2] les billets sont et seront traduits chez frenchmozilla

[3] je signale au passage que Gervase Markham s'est récemment interrogé sur la pertinence de créer une version de Firefox pour iPhone, pour essayer de forcer la porte de cette plateforme

[4] ce qu'elle a commencé à faire discrètement il y a quelques années avec le service de synchronisation de profils, et continue aujourd'hui avec les autorités déléguées pour BrowserID