La résignation est un suicide...

Au cours des derniers mois, arpentant le bitume parisien, je me suis souvent répété cette maxime[1] qui oppose le bruit des bottes et le silence des pantoufles. Je me suis souvent dit que si nous échouions à sauver les systèmes de solidarité comme la retraite par répartition et l'assurance maladie, ça serait la faute aux godillots, ceux qui décident et les hommes de main qui les protègent, autant qu'aux pantoufles de tout ceux qui auraient bien voulu mais n'ont point pu, de l'immense majorité des résignés, bien conscients de la régression, fermement opposés, mais qui n'ont rien fait, qui n'ont pas ni battu le pavé, ni soutenu concrètement les grévistes, se sont contentés de pleurnicher autour de la machine à café. A vrai dire, je n'ai moi-même pas fait grand chose, hormis les manifs traine-savate, et m'inclus dans la foule des pantouflards. Si nous perdons, ça sera en grande partie parce que nos actes n'auront pas été à la hauteur de nos idées.

De retour dans le vrai monde, celui des octets, je m'aperçois que la situation n'est guère plus réjouissante. Et que comme hier dans la rue, les pantouflards partagent largement avec les bottés la responsabilité de ces lendemains qui déchantent.

Livré aux tentacules des pieuvres

Je reçois régulièrement des invitations à rejoindre Facebook émanant de gens que je ne connais pas. Généralement, en cherchant un peu, je m'aperçois que vous avons été il y a des années en copie d'un même message, que leur client de messagerie a automatiquement ajouté mon adresse à leur carnet, et qu'elle a donc été aspirée par Facebook lorsqu'ils ont rejoint le site. J'ignore ces invitations, ne clique même pas pour refuser de peur de donner la moindre information supplémentaire. Mais que je le veuille ou non, je suis dans Facebook. Il a enregistré mes adresses, et les noms associés, il sait que j'ai été en contact avec telle ou telle personne. Peu à peu, sans me demander mon avis, il va probablement collecter d'autres informations sur moi, marquage sur une photo, évocation de ma présence à un pot, etc. Que je le veuille ou non, je fais partie de ses bases de données, de ses graphes sociaux. Celles et ceux qui sans y prendre garde lui ont donné mes adresses ou vont signaler ma présence sur une photo ont signé le début de mon intégration au réseau de la pieuvre.

Ce n'est bien sûr pas nouveau. Avant-hier il y avait Hotmail et MSN, et le grand méchant d'alors, Billou, enregistrait déjà des brides de mes conversations intimes. Puis peu à peu mes correspondants sont passés à GMail et GTalk, et sans avoir rien demandé, je suis devenu un point dans les graphes sociaux de Google. Pas besoin que j'ai un compte, il me connait de mieux en mieux via tous les échanges[2], me connait sans doute mieux que la plupart de mes proches, puisqu'il suit en direct l'évolution de mes relations, mon humeur, etc.

Et ce n'est probablement qu'un début. Les applications pour périphériques mobiles accèdent aujourd'hui sans vergogne aux carnets d'adresse des téléphones portables. Je présume que mon numéro de téléphone est donc déjà connu de plus de startups de la Silicon Valley que de personnes de mon entourage. On sort là des relations virtuelles pour entrer dans le monde matériel et l'état civil. Un nouveau pan de ma vie indexé sans que je puisse rien dire.

Ainsi donc, insidieusement, le simple fait d'avoir encore un semblant de vie sociale me fait intégrer les fichiers des Big Brother. En utilisant Facebook ou Gmail, mes contacts ne me laissent guère le choix : il me faut cesser toute relation avec eux, ou accepter d'être mis en fiches. Je pourrais certes aussi les convaincre d'utiliser pour converser avec moi des outils un peu moins intrusifs, mais je manque hélas de persuasion. Et jour après jour, silencieusement, en préférant le confort de nos pantoufles à l'intranquilité, nous abandonnons des pans entiers de nos vies aux Molochs.

Les adorateurs de pommes flétries

Mais c'est contre d'autres faux amis que je suis le plus courroucé ces derniers temps, ceux dont les bêlements croissants prophétisent la mort de deux ou trois choses auxquelles je suis attaché, comme par exemple le Web libre. Ceux qui, comme les pires disciples de sectes prosélytes, ne cessent de vanter les mérites d'Apple et de son prophète, Steve Jobs, et d'essayer de convertir de nouveaux adeptes à leur religion mortifère. Car s'il faut craindre Facebook et Google, Apple est peut-être aujourd'hui la plus grande des menaces qui pèse sur l'avenir de l'informatique et du Web libre. Un danger essentiellement dû à la personnalité de Jobs.

Gates hier comme Brin, Page ou Zuckerberg aujourd'hui ne sont "que" des geeks, ils veulent "juste" devenir maitres du monde parce qu'ils sont trop timides pour draguer. Ils peuvent faire beaucoup de dégâts mais ce qui me rassure malgré tout c'est qu'on n'a jamais vu un geek gagner à la fin[3]. Jobs est d'une autre étoffe. Jobs n'est pas un geek, c'est un gourou. Jobs ne veut pas devenir maître du monde, il veut le changer. Et vu la direction qu'il prend, il m'inquiète davantage que tous les petits codeurs de génie.
Adolescent, un de mes genres favoris en SF était les dystopies, ces récits présentant des sociétés merveilleuses dont on découvrait peu à peu l'envers du décor, qui apparaissaient progressivement comme de véritable cauchemars. Et l'histoire d'Apple me fait de plus en plus penser à l'un de ces récits. Une société pleine de promesses merveilleuses progressivement, insensiblement, devenue un bagne à visage humain. Un bagne où les chaines sont de soie, les barreaux de métaux précieux et les mâtons l'incarnation des fantasmes qui agitent les rêves des adolescents. Mais un bagne.

Les premiers Apple II étaient des machines complètement ouvertes, tant au niveau du hardware[4] que du logiciel[5]. L'Apple II était un ordinateur de geek, ouvert et bidouillable. Sans doute comme le dit très bien Tim Wu parce que c'était l'enfant de Woz. Puis est venu le Mac, fils de Jobs, et les choses ont changé. Je me souviens des réactions de bon nombre d'applemaniacs de l'époque, outrés qu'il soit devenu difficile d'ouvrir la machine pour la trafiquer.
Vingt ans ont passé, et après le matériel Jobs s'est attaqué aux logiciels, qu'il cherche à leur tour à verrouiller, sur l'iPhone d'abord, puis l'iPad, et progressivement sur les Macs mêmes, avec la prochaine Mac App Store. Ne peuvent être installées sur l'iPhone que les applications disponibles sur la boutique en ligne d'Apple. Ne sont disponibles dans cette boutique que les programmes approuvés par Apple. Et les motifs de refus, d'interdiction d'application, sont légions. Interdiction par exemple de faire de la concurrence aux produits développés par Apple. Safari est le seul navigateur Web autorisé, les versions mobiles de Firefox ou Chrome sont interdites sur iPhone. Interdiction de parler même de produits concurrents, puisqu'un magazine consacré à Android, le système de Google, vient d'être censuré. Interdiction de tout contenu susceptible de choquer, que ce soit de l'érotisme ou de la satire politique (les dessins du caricaturiste Mark Fiore étaient interdits d'iPhone avant qu'il ne reçoive le prix Pulitzer). Aujourd'hui, Apple est en train d'étendre le concept de boutique d'application à toute sa gamme, et les conditions d'acceptation des programmes pour les Mac sont encore plus drastiques. Des navigateurs concurrents de Safari, comme Chrome ou Firefox, auront-ils le droit d'être diffusés dans la Mac App Store ? Certes aujourd'hui on peut encore installer des logiciels qui n'ont pas été validés par Apple, mais vu l'évolution de la société, il ne me semble pas excessivement paranoïaque de se demander si ça va encore durer.

La politique de fermeture des App Store n'est pas je pense une simple volonté de contrôle pour assoir un pouvoir, comme le font Microsoft ou Facebook. J'ai le sentiment que c'est d'une autre nature, que Jobs est engagé dans une quête de la perfection. Qu'il cherche à créer l'expérience utilisateur parfaite. Pour cela, il a peaufiné sans relâche pendant des années ses ordinateurs, avec le résultat que l'on connait. Mais on sait qu'en informatique, il y a deux sources principales d'erreur : le développeur et l'utilisateur. Les problèmes du matériel et du logiciel étant en passe d'être résolus, reste à s'occuper de l'utilisateur. Pour lui fournir la meilleure expérience, il faut baliser des chemins sous contrôle et l'empêcher d'en sortir. Comme des itinéraires en forêt, conçus pour passer par les plus beaux endroits, sécurisés, aseptisés, mais dont on ne pourrait s'écarter. Celui qui voudrait passer sous la barrière pour aller explorer la forêt sauvage, quitte à se faire mordre, n'a pas sa place chez Apple, pas plus que n'ont leur place tout ce qui pourrait choquer, heurter, blesser le moindre utilisateur. Et tous les contenus potentiellement choquants pour un utilisateur sont impitoyablement bannis. Sur l'App Store, on est en sécurité, rien ne peut nous arriver, Steve veille à tout. On est à l'abri du pire, mais aussi de toutes les surprises qui font le sel de la vie, de tout ce qui certes peut heurter mais aussi faire réfléchir, évoluer.

A la sortie de l'iPad, il a parfois été qualifié d'ordinateur pour vieux. Une analyse que je partage de plus en plus. Apple est à l'image de son gourou. Je doute d'ailleurs que la firme lui survive. Steve vieillit et Apple avec lui. Aujourd'hui, Apple fabrique des gadgets pour vieux. N'innove plus que dans le domaine de l'utilisabilité, ne cherche plus qu'à produire des objets toujours plus rassurants, sécurisants. Comme les sociétés occidentales qui, vieillissantes, s'enferment de plus en plus dans des ghettos ultra-sécurisés, bardés de caméras de surveillance. Qui ont de plus en plus peur de l'inconnu, de l'autre, et se recroquevillent dans la xénophobie. Apple produit des objets pour ces sociétés. Elle a su hier donner aux geeks de superbes outils pour créer, et aveuglés par leur passion les geeks continuent à la chérir, même si elle leur a depuis longtemps tourné le dos. Certains continuent à acheter des gadgets siglés de la pomme par technophilie. D'autres pour être hype ou par élitisme, le prix des macs les ayant longtemps réservés à un petit cercle d'happy few. Mais aujourd'hui, lorsque fleurissent les pommes, ce ne sont plus ni des geeks ni des hipsters que je vois. Juste des vieux. Steve a vieilli et nous avec lui. Un jour nous avons arrêté de recompiler nos noyaux, un jour nous en avons pris pour vingt ans en devenant propriétaire, un jour nous avons pris perpet' en nous reproduisant, un jour nous avons acheté un Mac. Nous avons perdu notre appétit de liberté, notre soif d'apprendre, de découvrir. Nous sommes des petits vieux qui n'aspirons plus qu'à la tranquillité, à la sécurité. Et je suis moi-même un ado-vieillard nostalgeek aigri de nos abandons, de notre déchéance.

Mais dans le lotissement fermé idyllique qu'est en train de bâtir Jobs se dresse une verrue, le Web. Le Web reste encore fondamentalement aujourd'hui un vaste terrain de jeu et d'expérimentation libre. Une forêt ou un terrain vague, un lieu gigantesque et magique à explorer, plein de possibles. Tout le contraire d'une prison. Mais comme toute forêt vierge, le Web a ses dangers. Des marécages, des plantes et des bestioles qui piquent, d'autres qui mordent, en escaladant un arbre pour construire une cabane on peut tomber et se faire très mal. Le Web ne peut pas être contrôlé. Le Web n'a donc pas sa place dans le monde parfait de Steve. Certes Apple fait aujourd'hui de gros efforts pour soutenir HTML5. Mais je pense que ce n'est qu'une stratégie, le temps de se protéger de certains concurrents. Je ne crois pas que le Web soit compatible avec la vision de Jobs. Et je crains que demain, de même que sur le mobile les applications natives essaient de damner le pion aux applications Web, sur les autres supports, tablettes et PC, Apple fera tout pour que des applications iOS remplacent le Web (n'est-ce pas d'ailleurs ce qui se profile dans le cadre de l'accord avec ce grand patron ami de la liberté de la presse, Rupert Murdoch, accord au terme duquel des journaux aujourd'hui accessibles via le Web ne le seront peut-être plus demain que via des applications vendues dans les App Store).

Apple évolue donc vers un modèle de plus en plus fermé, verrouillé, cadenassé, et ne va probablement pas tarder à s'en prendre au Web. Et c'est pourquoi je souffre à chaque iGadget vendu, car c'est un poignard dans le dos d'une des choses qui m'est le plus chère au monde depuis mon enfance : l'informatique bidouillable. Les ordinateurs du début des années 80 où tout était ouvert, où tout était à inventer, où on n'avait d'autre limite que la puissance de la machine et notre imagination. L'arrivée du Net un peu plus tard, puis du Web il y a une quinzaine d'années, là encore des terres vierges à défricher, explorer, avec un nombre quasi infini d'ouvertures et de possibles. Je suis peut-être simplement nostalgique d'une jeunesse fantasmée où les bécanes étaient des outils pour créer. Peut-être. Mais je suis toujours attaché à cette notion, à ce qu'Ivan Illich a qualifié d'outils conviviaux, des outils qui rendent autonomes et permettent de façonner le monde à notre guise. A l'opposé de la direction prise par Apple. Je suis aussi très attaché au droit à l'expérimentation et à l'erreur, qui permet d'apprendre. Et je ne suis pas sûr qu'elle ait encore sa place en appeulie. L'erreur est humaine, et à trop chercher la perfection on ne peut déboucher que sur une société inhumaine. Voici je pense la promesse d'Apple : une société parfaite, parfaitement inhumaine, parfaitement invivable.

J'en veux donc profondément à ceux qui propagent cette religion inhumaine et mortifère. Je leur en veux d'autant plus que, si les utilisateurs de réseaux sociaux sont souvent des internautes sans grande expérience, la majorité des macophiles que je connais sont au contraire des hackers chevronnés, parfaitement conscients des enjeux, de l'importance des technologies ouvertes et du Web, des dangers que nous font courir Apple. J'enrage de voir le pourcentage de macophiles chez des gens de bien comme les Mozilliens. Et j'enrage encore plus d'entendre leur réponse, le mot magique censé signifier qu'ils savent qu'Apple est dangereux, mais qu'eux sont plus intelligents, qu'eux ne sont pas des prisonniers de l'utilisabilité. jailbreak est leur réponse. Avec le jailbreaking, le geek a l'impression de faire la nique à Steve, pouvoir profiter du meilleur d'Apple sans en subir les conséquences néfastes. J'adore ce raisonnement : j'incite tout le monde à porter des menottes, parce que je sais me servir d'une épingle pour les ouvrir. Et tant pis pour celles et ceux que j'aurai convaincu d'essayer les menottes et qui ne sauront pas en crocheter la serrure. Et tant pis si demain la serrure devient inviolable. Tant pis pour nous, tant pis pour le Web, tant pis pour les technologies numériques libre.

Et j'enrage enfin et surtout de l'incapacité de mes mots à juguler le danger, j'enrage de bloguer dans le vent depuis des années sans que cela empêche la forêt du Web libre de disparaitre chaque jour davantage. Est-ce qu'il feront au moins des réserves pour nous les derniers Mohicans, est-ce qu'il nous laisseront un petit carré de Web où jouer ?

Notes

[1] dont je n'ai pas réussi à trouver la source avec certitude

[2] et je reconnais que j'ai fini par céder et créer un compte Google pour contrôler à minima ce qu'il sait de moi

[3] à part dans un conte de fée comme War Games

[4] tous les IIe de ma connaissance avaient en permanence le capot ouvert, pour faire la place à des cartes d'extension

[5] Apple publiait même des informations très détaillées sur les arcanes de ses systèmes, pour permettre d'en tirer le meilleur parti