Je suis né dans une famille française depuis quelques générations, dans une ville française depuis quelques années. Je suis donc français, c'est ainsi. Je suis né dans une famille issue pour partie du monde ouvrier, pour partie des classes dites moyennes, et par ma naissance comme par mon parcours et mes choix professionnels je fais aujourd'hui partie de ces classes dites moyennes. C'est ainsi. Je ne tire ni fierté ni honte d'être un français de classe dite moyenne. Je ne l'ai pas choisi, je ne vois pas pourquoi j'en serais fier ou honteux. Cela fait partie de mon identité, c'est une parcelle de ce que je suis. Mais de loin pas la plus importante à mes yeux, parce que je ne l'ai pas choisie. Je suis français de classes moyennes. Je suis aussi geek. Ca par contre, je l'ai en partie choisi. Je ne sais trop comment m'est venue cette passion, mais j'ai choisi de la développer, d'en faire mon métier, de la vivre quasi-quotidiennement. Cela fait partie de mon identité, c'est une parcelle de ce que je suis. Une à laquelle je tiens. Je n'en ai pas honte mais n'en suis pas fier non plus. Pas de quoi en être fier, cela ne m'a pas demandé beaucoup d'efforts ni de gros sacrifices, et m'apporte du plaisir. Je suis geek. Je m'intéresse à la liberté. J'ai tendance à penser que je ne peux pas être libre si je vois des semblables qui ne le sont pas. J'ai tendance à penser que je n'arriverais pas tout seul à être libre et qu'il est normal qu'en échange d'une aide j'aide moi aussi mon semblable. Cela fait partie de mon identité, c'est une parcelle de ce que je suis. Une à laquelle je tiens. Je n'en ai pas honte mais n'en suis pas fier non plus. Je m'intéresse à la liberté. Je suis galérien. J'ai remarqué depuis longtemps qu'il y avait des gens qui ramaient, d'autres qui maintenaient la cadence à coups de fouet, et quelques-uns qui profitaient de la croisière. Je me suis toujours senti plus proche des rameurs que des gardes-chiourmes ou des profiteurs du pont supérieur. Sans doute parce que je suis moi-même un galérien, mais aussi parce que je ne m'imagine pas manier le fouet ou profiter du travail d'autrui. Je suis galérien et me sens solidaire de mes collègues de galère. Ca fait partie de mon identité, c'est une parcelle de ce que je suis, sans honte ni fierté. Je suis galérien. Je suis citoyen du monde. L'endroit physique où je suis n'a que peu d'importance à mes yeux. Grâce à ce merveilleux outil qu'est Internet, toute la journée je reçois des nouvelles et discute avec des gens des cinq continents. Je partage des instants de vie, des petits joies, des petites peines, avec des tas de gens sans que la question de leur nationalité, de leur genre ou autre me soit jamais venue à l'esprit. Je suis citoyen du monde. Je suis plein d'autres encore, je pourrais continuer à décliner ainsi les fragments de mon ou de mes identités, une part d'identité de genre, une part d'identité sexuelle, etc.

Mon identité est multiple. Faites de bric et de broc, de fragments assemblés comme je peux, des parcelles assignées à la naissance, d'autres choisies et cultivées en cours de route. J'attache évidemment beaucoup plus d'importance aux secondes. Une chose est sure : mon identité n'est pas nationale.

Avec chaque parcelle vient une histoire, histoire collective et histoire personnelle de la façon dont je l'ai agrégée pour devenir ce que je suis aujourd'hui. Avec chaque parcelle vient une culture, des rites, des mythes, des références, etc. Je suis français et hérite de l'histoire de France, je suis geek et adhère à la culture des hackers, je m'intéresse à la liberté et fais mienne l'histoire de celles et ceux qui se sont battus pour la liberté ou ont défriché de nouvelles voies. Je suis galérien et revendique l'héritage des galériens de toutes les époques, leurs combats, leurs victoires et leur défaites, je les intègre à mon histoire. Et ainsi de suite, mes racines plongent dans de nombreuses sources, puisent dans chaque parcelle de mon identité pour me construire.

Mon identité est ainsi, multiple, complexe, floue bien sûr, en constante évolution, et le sera tant que je serai vivant.

Parfois il faut défendre des parcelles de son identité que l'on sent attaquées. Face à l'adversité, face aux menaces sur le présent ou le futur, face à la peur, une des meilleures armes est la solidarité, l'action commune. Solidaire, oui, mais de qui ? Mon identité me définit, elle définit aussi les miens, celles et ceux qui me ressemblent, en qui je vois un peu de moi, que j'ai envie d'aider en espérant qu'ils m'aident aussi en retour, avec lesquels j'ai envie de me regrouper lorsqu'une menace s'attaque à un de nos traits communes, ou pour créer un monde où il fera meilleur vivre pour nous. Ce que je suis détermine de qui je me sens solidaire. Je ne me sens pas français, mon identité n'est pas nationale, mes solidarité non plus. Je ne me sens pas proche de quelqu'un sous prétexte qu'il partage certains éléments faibles, innés, de mon identité: nationalité, sexe, couleur de peau, etc. Je me sens proche et solidaire par contre de ceux qui ont choisi, ou choisi d'assumer, des identités auxquelles je suis attaché : geeks, amoureux de la liberté, galériens du monde... Ce sont ces identités qui sont aujourd'hui les plus attaquées, les plus niées, et à travers elles les solidarités qu'elles génèrent. Ce sont ces identités et ces solidarités qu'il est le plus urgent de ré-affirmer, de ré-activer, de ré-enchanter. Refuser l'injonction à se définir et se solidariser en fonction de sa naissance, de sa religion, de son âge, mais au contraire s'affirmer galérien du monde, geek amoureux de liberté, etc. Et se serrer les coudes, s'entraider, entre galériens, entre geeks.

Parmi d'autres choses je suis galérien. Héritier d'une histoire, libre d'écrire de nouvelles pages ou de l'oublier, gardien d'un patrimoine, libre de le protéger, de le faire fructifier, ou de le laisser s'effriter. Parmi cet héritage, des outils que les galériens ont créés au fil des siècles, à force de solidarité, des outils pour rendre la vie moins dure en s'entraidant. Des caisses de secours mutuel par exemple pour aider celles et ceux d'entre eux qui pour une raison quelconque ne pouvaient pas subvenir à leurs besoins. Ces caisses se sont peu à peu institutionnalisées et étendues, jusqu'à protéger une majorité d'entre nous, du moins à l'intérieur des frontières de cette archaïque division qu'est le pays. Aujourd'hui, ces caisses me garantissent l'accès à des soins si je tombe malade, un revenu si pour cause de maladie, ou de chômage je ne peux pas travailler, ou pour quand je serai trop fatigue pour continuer à ramer. Leur fonctionnement essaie d'être juste, demandant à chacun en fonction de ses moyens et lui donnant ce dont il a besoin. Le système est bien sûr encore loin d'être parfait, mais il a fallu des dizaines d'années pour le mettre en place, et l'améliorer ne tient qu'à nous. Ces mécanismes d'entraide font partie intégrante de mon patrimoine, de mon identité, de ce que je suis. Parce qu'ils sont le fruit des efforts des galériens dont je suis un héritier, parce que c'est en partie grâce à eux que j'ai pu recevoir une éducation, et qu'aujourd'hui je peux vivre sans trop m'inquiéter des aléas, en sachant que s'il m'arrive quelque chose la solidarité de mes pairs m'aidera. La protection sociale, mais aussi les services publics, ne sont pas des abstractions extérieures, ils font partie de mon patrimoine. S'en prendre à eux, c'est s'en prendre à moi et à tous ceux et celles qui partagent avec moi cette identité de galérien.

C'est parce que je suis un galérien du monde que j'ai manifesté le 4, que je manifesterai à nouveau le 7. Parce que je me sens directement concernée aussi bien par les appels à la haine entre frères de galère que par les attaques contre le système d'entraide. Dans les deux cas, c'est à des parties importantes de ce que je suis qu'on s'en prend. Dans les deux cas, je ne peux pas me laisser déposséder, aliéner, sans réagir.

La manifestation, la grève même, peuvent paraitre de bien dérisoires réactions. A quoi bon se demandent de plus en plus de gens avec lesquels je discute. Sans doute pas pour faire reculer le pouvoir. Car s'il fallait lui reconnaître un mérite, ce serait son honnêteté : il ne cherche même plus à donner l'illusion d'une quelconque légitimité démocratique, et se moque de nos gesticulations. A moins d'un mouvement réellement fort, il ne prêtera aucune attention à nos grèves et nos manifestations. Et en cas de mouvement fort, il s'est donné les moyens d'assurer la répression, symboliquement avec le contrôle étroit d'une partie des médias, et physiquement avec des cerbères toujours plus militarisés et complètement coupés de la population.

Alors pourquoi faire grève et manifester ? D'abord pour agir par moi même, sans me reposer sur des intermédiaires, parce qu'il m'est insupportable de rester assis les bras croisés sans rien faire face à tant de saloperies. Alors même si on n'y croit guère, mieux vaut essayer que s'avouer tout de suite vaincu. Ensuite parce que la grève et la manifestation sont des mouvement collectifs, où l'on se retrouve sur des bases relativement claires, ici en tant que galériens. On peut alors se compter, se rendre compte qu'on n'est pas seuls, qu'on est même si nombreux qu'on a sans doute de la force. Une grève suivie, une grosse manifestation, font prendre conscience de notre existence commune de galériens qui partageons finalement plus de choses qu'on pourrait le croire. Se sentir moins seuls redonne de l'énergie, on réalise qu'on peut peut-être compter sur beaucoup de gens. Espaces collectifs, la grève et la manifestation peuvent aussi, si on s'en donne les moyens[1], être des lieux de rencontre, d'échange, de réflexion, d'élaboration. Des pauses dans le quotidien du métro-boulot-dodo où l'en prend enfin le temps de souffler, de s'informer, de réfléchir, d'inventer. Où l'on se retrouve entre collègues soudain non plus à grommeler contre nos conditions de travail et de vie, mais à lutter ensemble pour les améliorer.

Bien sûr une journée de grève, une manifestation, ne suffiront pas. Elles n'ont réellement de sens qu'en tant qu'étapes. Bien sûr ce ne sont pas les seules formes d'action possibles, à chacun de choisir celles qui lui conviennent le mieux. Mais encore une fois, par l'investissement personnel qu'elles demandent comme par leur caractère collectif, ce sont des formes de lutte à ne pas négliger, et que j'aimerais que de plus en plus de galériens de ré-approprient. Voilà. J'espère qu'on sera nombreux et nombreuses dans la rue mardi[2]. Je compte sur vous !

Notes

[1] donc entre autre en sortant du cadre balisé par les fossoyeurs confédéraux des "journées d'action" sans lendemain et des manifs traine-savate;

[2] D'un point de vue pratique, et parce qu'on me pause souvent la question, je rappelle que dans le cadre d'un mouvement national comme celui du 7 septembre, tous les salariés du privé ont le droit de faire grève, quelle que soit la taille de votre entreprise ou le nombre de grévistes, quel que soit votre statut. Vous n'avez pas besoin d'être syndiqués ou de prévenir à l'avance. Juste d'indiquer à votre patron le jour même que vous êtes en grève. Il vous retiendra une portion de salaire proportionnelle au temps non travaillé, mais toute sanction directe ou indirecte serait illégale. Et comme je vous conseille de ne pas me croire sur parole, allez vérifier.