Mon rapide billet de la semaine dernière, pointant certains des dangers de Chrome, a eu certain succès, à l'échelle de ce blog, me rassurant sur le fait que je ne suis pas tout seul à m'inquiéter de l'ombre toujours plus grande de Google. Ca ne l'a évidemment pas empêché de continuer sa marche, par exemple en expérimentant des algorithmes adiabatiques sur un processeur quantique. Aujourd'hui c'est encore de la science-fiction, mais si ces recherches aboutissent l'informatique risque d'entrer dans une nouvelle ère et la perspective de créer une intelligence artificielle se rapprocher fortement. Rien d'étonnant donc que Marissa Mayer, vice-présidente chargée de la recherche et de l'expérience utilisateur, estime que Google pourra bientôt deviner ce que vous allez chercher et vous le présenter avant même que vous ayez formulé la requête.

Mais peut-être qu'une réponse aux légitimes inquiétudes que génère Google a été apportée il y a plus d'un demi-siècle. En 1953, Albert Ducrocq, un des pères de la cybernétique, inventa un "robot poète". André Parinaud, rédacteur en chef de la revue Arts, s'en inquiéta. Boris Vian le rassura d'une lettre titrée Un robot-poète ne nous fait pas peur parue dans le numéro d'avril 1953 de cette revue, et dont j'ai retrouvé cet extrait:

Le monde est au mains d'une théorie de crapules qui veulent faire de nous des travailleurs, et des travailleurs spécialisés, encore: refusons Parinaud. Sachons tout. Sachez ce qu'il y a dans le ventre de ce robot. Soyez un spécialiste de tout. L'avenir est à Pic de la Mirandole. Mirandolez, éclaboussez ce robot poète de vos connaissances en cybernétique, expliquez-lui comment il marche et vous l'aurez tout humble à votre merci. Pour faire tout ce que vous feriez-si l'on vous avait bien élevé- il faudrait qu'il pesât des tonnes, le pauvre. Alors laissez le venir et d'un ton méprisant, avec un regard de haut, lancez-lui : "Va donc, eh GROS robot !"
Pas un être sensible ne résista à ça, et un robot qui veut maigrir est un robot foutu, car il ne s'use pas, comme nous, dans la masse. Il devient faible, s'anémie, mais d'un coup: il se casse; et s'il se répare lui-même, les crabes aussi. Un dernier conseil: ne vous tourmentez pas. Quand le monde sera plein de robots, quoi de plus facile que d'en inventer un doté, par construction, de la haine de son espèce? Alors, tous transformés en Nérons aux mains blanches, nous jouerons de la lyre avec une ficelle et une boîte de conserves en regardant flamber à nos pieds les hangars où les robots se tordront dans les braises comme de présomptueuses fourmis, aux accents majestueux d'une chanson composée par un jongleur prodige de deux ans élevé dans les pattes d'une tigresse à l'abri du monde civilisé.
Votre serviteur dévoué: Boris Vian "

Cet appel me semble d'une brûlante actualité. Hier comme aujourd'hui, l'avenir est à Pic de la Mirandole, c'est à dire à l'honnête homme au sens classique, dont la culture constitue l'une des meilleures défenses.

Mais au delà de la question de l'arrivée des robots poètes et de leur descendant Google, ce texte résonne aussi avec d'autres travers de notre époque. J'ai un peu honte de faire le lien, et j'espère que Bison Ravi me pardonnera de le citer dans la même phrase que les médiocres que nous avons élevés au rang de dirigeants. Mais lorsqu'il parle de la théorie de crapules qui veulent faire de nous des travailleurs spécialisés, je ne peux m'empêcher de faire le lien avec les incessantes attaques contre l'éducation et la culture menées depuis des années par les gouvernements successifs. Attaques qui se traduisent par exemple ces derniers jours par de nouvelles suppressions de postes dans l'éducation et la décision de ne plus enseigner l'histoire dans les classes de terminales scientifiques. Attaques que résume par exemple Zébulonne, une enseignante lectrice du Monde dont je me permet de citer quelques phrases : (...)Que voulons-nous donc : une génération qui n'aura pas de dettes mais pas trop de tête non plus ? Il suffit bien que certains — les chefs — pensent ; ils diront aux autres ce qu'ils doivent faire — telle semble être la philosophie implicite de mon ministère. Les enfants de ceux qui ont un capital économique et/ou culturel pourront toujours aller se former dans des écoles privées où on leur apprendra le maniement de la langue qui permet éventuellement le maniement des autres, ou recevront à la maison les bases nécessaires à leur bon développement et à leur épanouissement personnel. (...) On sent désormais une lutte idéologique s'associer à l'objectif budgétaire pour supprimer ou diminuer l'influence de matières qui pourraient aider les élèves à réfléchir par eux même, c'est à dire contre l'idéologie dominante (...)

A vrai dire, les attaques contre l'apprentissage de l'histoire n'ont rien d'étonnant. L'histoire est la mémoire des vainqueurs, et ces temps-ci les vainqueurs se sentent si sûrs de leur fait qu'ils n'hésitent pas à la malmener et à la ré-écrire entièrement dans leur sens. Dès 2008, une cinquantaine d'écrivains dénonçaient Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France. Deux exemples connus sont le cas de Guy Moquet, fusillé sur proposition de collabos français parce que son père était communiste et honteusement récupéré, et le fameux discours du 12 novembre 2009 à La Chapelle-en-Vercors, où Sarko n'hésite pas à proclamer Depuis deux cents ans, à part l'expérience sanglante de la Terreur, nul totalitarisme n'a menacé nos libertés. C'est que la culture française est irréductible au totalitarisme. Ce petit[1] homme a décidément un problème avec l'histoire de la France entre 1939 et 1945. Il faut dire qu'il a un conseiller, Patrick Buisson, qui ne semble pas tout à fait avoir renié ses engagements de jeunesse à l'extrême droite et a une position pour le moins iconoclaste sur la période de Vichy. Mais après tout, à trop étudier l'histoire de fRance, si on n'omet pas d'y mentionner quelque rafle du Veldiv, quelques massacres du côté de Sétif, Madagascar, ou Paris, quelques grands succès des exportations d'un des principaux savoir-faire nationaux, la torture, à trop étudier dans son exhaustivité l'histoire de ce confetti sur la mappemonde, il pourrait se trouver moins de gens fiers d'avoir eu le hasard d'y naître — on a les fiertés qu'on peut —, et un peu plus pour établir des parallèles entre certaines politiques contemporaines et celles menées à d'autres époques. Or ces parallèles sont désormais en voie d'interdiction.

Contre les dangers de certaines avancées technologiques comme contre ceux de la réaction triomphante, nous n'avons pas trop le choix : mirandolons, mirandolons ! Ils voudraient faire de nous des consommateurs passifs, des marionnettes décérébrées, aculturées, tout juste bonnes à mettre dans l'isoloir le bulletin que l'on nous aura indiqué. C'est un destin tranquille, qui a l'avantage de ne pas demander trop d'effort. Mais si vous ne le trouvez pas satisfaisant, il va falloir que nous reprenions en main collectivement notre éducation, que nous échangions nos savoir, que nous nous entraînions notre esprit critique, notre dialectique. Que nous créions 1, 2, 3, de nombreuses Wikipédias et les améliorions sans cesse. Que nous en profitions aussi pour réhabiliter certains domaines depuis longtemps relégués aux marges des programmes scolaires. Imagine-t-on être autonome sans savoir réparer soi-même son vélo ou son ordinateur, sans savoir cuisiner ou créer un site Web ? Imagine-t-on être libre en ignorant l'Art ? Pourtant, à l'école de la République, l'Art et la Technique sont des citoyens de seconde zone (à l'image d'ailleurs du mépris de la société pour les artistes et les techniciens). Il est grand temps de permettre à chacun et chacune de découvrir la peinture, la mécanique, la cuisine, l'informatique, la musique... et la bidouille de Web, évidemment, je n'allais pas oublier mon obsession. Allons, tous ensemble, mirandolons, mirandolons !

Bon, allez, partez pas, je vous promet que mon prochain billet sera consacré à des geekeries !

Notes

[1] pas par la taille, même si elle a sans doute un rôle à jouer dans ses complexes je ne me permettrais pas de le moquer sur son physique. Petit comme synonyme de médiocre;