Commentaire sur l'introduction au De Viris Biduiabilitus
Par Clochix le jeudi 3 décembre 2009, 00:49 - Humeur - Lien permanent
Comme vous l'aurez peut-être remarqué, j'ai à nouveau dû reprendre le joug
pour nourrir le crohonde en pizzas. Je n'ai donc hélas plus le temps de me
tenir informé de l'actualité[1] et de la partager,
encore moins de me répandre ici, et ne parlons même pas de coder
Malgré
quelques tentatives je n'arrive toujours
pas à me plier au diktat des 140c. Il faudrait que je trouve un système de
mini-carnet où j'ose laisser de courtes ébauches de brouillons comme celle-ci,
mais je n'ai encore rien vu de satisfaisant.
M'enfin, la bidouillabilité est un sujet qui me tient à cœur, et comme Tristan lance une série sur le sujet je vais essayer de jeter ici au fur et à mesure quelques commentaires.
Notes
[1] mensonge, je vis accroché aux tubes de perfusion qui me tournent la tête de gazouillis;
Dispute lexicale
La traduction de Hackability par Bidouillabilité fait débat. Pour ma part je défend mordicus ce choix. D'abord parce que j'ai été un des premiers à proposer cette traduction, dans mon billet sur le Web Libre, et que je suis très fier que le mot ait plu. Mais aussi parce que sur le fond, la bidouille est encore aujourd'hui ce qui décrit le mieux ce que je défend. J'associe la bidouille (ou le bricolage, mais le mot est moins poétique) à l'amateurisme. Mais pas amateurisme au sens péjoratif qu'il prend dans la bouche des professionnels, plutôt l'amateurisme au sens d'appropriation d'une discipline par tout un chacun, sans diplôme mais avec plaisir. Car c'est bien cela que je veux : que la création informatique, la programmation, ne soit plus réservée à une "élite" qui décide pour les autres, mais accessible au plus grand nombre pour que chacun et chacune puisse s'en servir pour faire ce qu'ille veut. Au fond, c'est cela qui m'intéresse : que l'informatique ne devienne pas une technique aliénante mais qu'elle soit au contraire facteur d'émancipation, qu'elle ne serve pas à rendre l'homme esclave de ses machines et de ceux qui les maîtrisent, mais au contraire qu'elle l'aide à davantage prendre en main sa destinée[1]. Plutôt que de zombis ingurgitant du rata élaboré par des experts professionnels je préfère rêver de foules d'amateurs éclairés bidouillant le Web. Comme une immense maison biscornue où chacun construirait son chez-lui.
Une histoire
Je saute impromptu à un beau billet de Karl paru au printemps, DIY, le Larzac numérique. Billet
que j'adore, Pour son titre et sa conclusion. La conclusion se passe de
commentaires: Si vous avez une idée, et que j'ai une idée, partageons les,
nous serons chacun riche de deux idées
. Mais c'est le titre qui m'intéresse
ce soir. Car aussi bien DIY que Larzac inscrivent la
bidouillabilité dans une longue histoire. L'idée n'est pas sorti avant-hier de
la cuisse d'Internet, mais se rattache à une pratique d'avant même l'Epoch.
Avec le DIY et le Larzac, elle entre en résonance avec la formidable vague
d'espoir des années 60/70. Dans mes moments optimistes, je me dis que le
Web[2] est un lointain descendant des utopies
d'alors, s'inscrit dans leur continuité, porte certains de leurs espoirs. Mais
l'histoire de la bidouillabilité prend sa source bien avant. Depuis toujours,
ceux qui n'ont pas les moyens d'acheter le nécessaire ni le superflu le
bricolent avec les moyens du bord. Détournent ou adaptent tout ce qui leur
passe sous la main. Bidouillent. Les bidouilleurs de Web d'aujourd'hui sont les
dezcendant de tous les bricoleurs qui avec trois bouts de ficelle ont amélioré
la vie ou créé des chef-d'œuvre. C'est du moins un héritage que je
revendique[3].
Une question
Et j'ai ici un problème. Je pense que ce qui depuis longtemps motive le bricolage c'est à la fois la nécessité et l'amour de la belle ouvrage. Je laisse de côté le second terme, important mais dont je ne sais que faire pour l'instant. Reste la nécessité. Fabriquer soi-même ce qu'on ne peut acheter, cela tombe sous le sens. Pour survivre ou refuser sa condition. Mais aujourd'hui la donne a changé. Le logiciel est une denrée abondante et gratuite, voire moins que gratuite[4]. Ce qui manque, c'est le matériel et la connectivité. Alors on bricole pour avoir un ordinateur, on joue du fer à souder pour récupérer des composants, on jongle avec des brics et des brocs de récupération. On bidouille pour se connecter à Internet. On tire des câbles, on installe des antennes, on renifle les ondes. On invente plein d'astuces. Mais sur le front des logiciels et des services, il n'y a à première vue plus de nécessité: ils sont disponibles gratuitement et en abondance. Sans nécessité apparente, le bidouillage peut-il se développer ? Je suis pour ma part bien conscient de la fragilité de ces acquis, des guerres sans merci qui se préparent pour le contrôle du Web, des données et des périphériques d'accès, et de la nécessité de renforcer les logiciels et les services libres et bidouillables. Mais ce besoin nous sommes trop peu nombreux à le ressentir. Voilà le problème sur lequel je bute depuis des mois : comment faire prendre conscience de cette nécessité ? La bidouillabilité que la fondation Mozilla met au cœur de ses produits rend possible[5] la créativité, l'appropriation, la personnalisation, l'extension ou le détournement des outils. Mais il manque l'aiguillon déclencheur. Aussi, Tristan, ô nôtre Guide, telle est l'angoissante question à laquelle j'espère que tes billets apporteront des éléments de réponse : la bidouillabilité, ok. Ce qu'elle est, pourquoi elle est importante, comment la développer, ok. Mais comment faire pour que les individus qui vivent en dehors de la geekosphère s'en emparent ??? En jouant des percussions, certes, mais encore ?
Fermeture des commentaires le 2010.01.07 pour cause de spam
Notes
[1] toujours les outils conviviaux d'Ilitch, sur lesquels ma réflexion n'a pas progressé d'un iota, il faut dire à ma décharge que peu de gens gazouillent sur le sujet;
[2] et le Logiciel Libre, mais dans ce cas la filiation est évidente;
[3] et une revanche de celui qui n'a jamais été capable IRL de planter un clou sans finir aux urgences;
[4] aparté, si vous ne l'avez pas encore lu je vous conseille ce billet de Bill Gurley sur Google et son modèle économique du "less than free";
[5] Firefox, créateur de possibles, en voilà un joli slogan
marketing
;
Commentaires
Je suis complètement d'accord avec toi. Cependant, lorsque l'on voit l'électronique amateur par exemple, de moins en moins de gens en font... Il y a 15 ans, il y avait encore de nombreux magasines, proposant des schémas, pour réaliser soi-même des gadgets à quelques euros et expliquant comme réparer ces appareils. Aujourd'hui, la plupart de ces magasines ont disparu et ceux restant sont associés à des grands marques, servant de publicité pour vendre des composants... le moindre montage nécessite des centaines d'euros. Les gens préfèrent acheter tout fait et jeter lorsque ça tombe en panne...
Certes, la "programmation" ne nécessite aucun investissement matériel supplémentaire et c'est peut-être ce qui permettra la survie de la bidouillabilité. Mais j'ai bien peur que les évolutions matériels/logiciels ne finissent par interdire toutes modifications, en proposant des matériels avec firmware protégés et en maintenant une captation du public par du contenu verrouillé (DRM & co)... C'est déjà le cas pour les téléphones portables, les box internet, lecteurs vidéos, télévision HD etc. Tout reposera finalement sur la loi : interdira-t-elle cette captation ou bien l'appuiera-t-elle ? Les dernières lois parle d'elles-mêmes, mais tout n'est peut-être pas perdu : la neutralité du net semble préoccuper pas mal de monde, et c'est déjà une bonne nouvelle.