Ils justifient cette accélération en expliquant que nous sommes à un point de pivot. Le Web 2 a bâtit une plate-forme en accumulant une masse considérable de données. Cette accumulation est en train de prendre une nouvelle dimension via la connexion au réseau de plus en plus de périphériques dotés de capteurs variés. L'information n'est plus seulement renseignée par les utilisateurs, mais provient d'innombrables sources. Les téléphones et leurs GPS, accéléromètres, micros, caméras, interfaces bluetooth, wifi et compagnie en sont un exemple. Ces données atteignent une masse critique qui est en train de permettre au Web d'apprendre par lui-même, d'accéder à une certaine forme d'intelligence.

O'Reilly et Battelle estiment donc que le Web n'est plus une simple industrie, mais qu'il est en train de devenir le monde the Web is now the world, It’s time for the Web to engage the real world. Web meets World – that’s Web Squared (d'où une autre explication du carré, pour Web * World[1]).

Leur démonstration met des mots sur de nombreuses tendances en cours, et c'est un de ses mérites J'en résume quelques unes en deux mots, inutile de les paraphraser longuement, allez lire l'original ou demandez au Framablog une traduction :

  • implied metadata : un des avenirs possibles du web, prédit dès sa naissance par son père officiel, TBL, est le web sémantique. Jusqu'à présent le passage au web sémantique requérait un immense travail : décrire précisément chaque chose, lui associer des informations sur elle-même, des méta-données, afin que les données en ligne aient du sens saisissable facilement et exploitable. Pour O'Reilly et Battelle le web sémantique est en train d'arriver par la petite porte, parce que toute chose porte implicitement en elle quelques méta-données, et qu'il suffit de savoir les extraire, les traiter, les recouper, pour dégager peu à peu automatiquement du sens sans avoir besoin de le saisir explicitement;
  • sensory input : les données sur le Web ne sont plus seulement produites par les utilisateurs humains, mais par d'innombrables capteurs. Ceux-ci collectent des masses toujours plus importantes d'informations, permettant par recoupement, déduction, etc, aux algorithmes des applications du Web de s'affiner sans cesse, à l'"intelligence collective" de progresser;
  • une autre évolution annoncée depuis longtemps du réseau est l'"internet des objets", le jour où tout objet sera connecté. Là encore, O'Reilly et Battelle pensent que c'est en train d'arriver par une voie détournée. Pas besoin que chaque objet soit explicitement connecté pour être "en ligne", il suffit que nos capteurs puissent l'identifier et le relier à ses informations sur le réseau . Cela conduit à ce que chaque entité, animée ou inanimée, ait une aura informationnelle sur le web, ce qu'ils appellent une information shadow;
  • enfin, ils rappellent le passage à un monde de l'instantanéité, du real-time, mais avec Twitter, les status de Facebook, etc ce n'est déjà plus une nouveauté;

J'aurais pu me passer de faire ce résumé, car Fred Cavazza a déjà écrit, il y a un mois, un long article où il détaille ces différents point. Mais sa conclusion m'a fait hurler. J'ai heureusement pris le temps de lire l'article original, dont la conclusion est fort différente, et c'est cet énervement contre Fred qui m'a donné l'envie de gribouiller ces quelques lignes pour vous inciter, si vous avez lu son article, à ne pas vous arrêter à sa conclusion mais à aller dévorer l'original.

Fred finit en effet par une note personnelle, s'interrogeant sur l'utilité de ce nouveaux buzzword : Pourquoi parler du Web Squared ? Tout simplement parce qu'il est inimaginable de penser évangéliser le marché avec des termes jargonnant comme Information Shadow, Linked Data, Implied Metadata... il faut employer un terme simple qui puisse aider le commun des mortels à comprendre que nous sommes en train de vivre une nouvelle bascule. (...) Pour marquer cette itération, nous avons besoin d’éduquer le marché (...) et pour cela il faut pouvoir capitaliser sur un terme simple : le Web² (Web Squared).

Tout cela sent bon son business. Je ne sais pas de quel commun des mortels il parle, mais ce n'est probablement ni Madame Michu, ni l'immense majorité des gens qui n'ont sans doute jamais même entendu parler de web 2. Quand à éduquer le marché et capitaliser sur un terme, le champ lexical parle de lui-même.

Surtout, cela n'a pas grand chose à voir avec la conclusion de Tim O'Reilly et John Battelle, intitulée, explicitement, The Stuff that Matters. S'ils parlent effectivement d'enormous new possibilities for business, ils rajoutent and enormous new possibilities to make a difference on the world’s most pressing problems. Et de préciser the Web is now the world. And the world needs our help. If we are going to solve the world's most pressing problems, we must put the power of the Web to work – its technologies, its business models, and perhaps most importantly, its philosophies of openness, collective intelligence, and transparency. And to do that, we must take the Web to another level. We can’t afford incremental evolution anymore. It's time for the Web to engage the real world. Web meets World – that’s Web Squared. Voilà des mots qui, je l'avoue, me parlent un peu plus, mais je suis un indécrottable utopiste gauchiste ;)

Alors, que penser de l'expression Web Squared ? pour tout dire je m'en moque. Par contre les perspectives ébauchées par Tim O'Reilly et John Battelle sont une bonne base pour réfléchir au futur du réseau[2]. Et surtout leur conclusion rappelle que ce futur sera ce que nous en feront, et que le Web ne reste qu'un outil, fantastique certes, mais qui ne sera vraiment fantastique que si nous le mettons au service des choses qui comptent. Ensuite, à chacun ses valeurs...

Ajout du 01.01.2009 : Marin Dacos, Hubert Guillaud, Daniel Kaplan et Robert-André Mauchin viennent juste de traduire intégralement le texte : Le Web à la puissance 2 : le Web 2.0 cinq ans plus tard. Qu'ils en soient remerciés !

Notes

[1] mais le Web était déjà World Wide. Que devient Wide dans l'histoire ?

[2] futur sur lequel planent par ailleurs de nombreuses menaces, je vous incite à consulter par exemple les récentes interventions de Benjamin Bayart aux RMLL ou sur écrans.fr