La principale raison pour laquelle j'utilise des logiciels libres en général, et Firefox en particuliers, n'est pas technique mais morale, éthique. Parce que, pour paraphraser Benjamin Franklin, je crois que ceux qui sont prêts à abandonner la liberté pour un peu d'utilisabilité ne méritent ni l'une ni l'autre. Et que, pour reprendre la fameuse maxime de Rabelais science sans conscience n'est que ruine de l'âme. La science, la technique, ne valent que par le but que l'on poursuit en les développant et par l'usage qu'on en fait, C'est principalement à l'aune de ce critère que j'essaie d'évaluer les outils que j'utilise. D'où ma préférence, que certains pourraient parfois qualifier de bornée ou fanatique, pour les logiciels libres.

Pour ce qui est du navigateur, on a le choix entre cinq "moteurs"[1]:

  • Gecko, développé par la Fondation Mozilla, et présent entre autres dans Firefox bien sûr, mais aussi dans la suite SeaMonkey, Flock, K-Meleon, etc. C'est un logiciel libre (sous triple licence MPL/GPL/LGPL) piloté par une fondation;
  • KHTML, du projet KDE et équipant entre autres Konqueror, le navigateur du projet. C'est un logiciel libre (licence LGPL) piloté par une communauté (je ne connais pas le mode de gouvernance exact du projet KDE).
  • Webkit, dérivé de KHTML, est embarqué dans les navigateur Safari d'Apple et Chrome de Google. C'est un logiciel libre (sous double licence LGPL et BSD), mais dont le développement est fortement dépendant d'Apple et de Google;
  • Presto, logiciel propriétaire développé par Opera Software pour son navigateur Opera;
  • Trident, cœur des désastreux navigateurs de Microsoft. C'est un logiciel propriétaire;

Sur ces cinq moteurs, deux sont privateurs, ce qui les exclue d'office. Privateurs, c'est à dire que vous ne pouvez pas avoir accès à leur code source, que vous ne pouvez pas l'étudier, le modifier pour l'adapter à vos besoin. Vous ne pouvez pas non plus redistribuer comme vous le voulez le moteur, l'installer chez vos amis, etc. Vous ne contrôlez pas ce qui se passe sous le capot, ils vous privent de certaines libertés.

Les trois autres moteurs sont sous licence libre c'est à dire qu'ils vous garantissent les quatre libertés fondamentales en matière de logiciel : l'utiliser sans aucune restriction, étudier son fonctionnement, le modifier pour l'adapter à vos besoin, le redistribuer et partager vos modifications.

Je me permet de faire l'impasse sur KHTML, car je connais mal la communauté KDE, et qu'il se pourrait que Konqueror abandonne prochainement KHTML pour Webkit. Si tu as plus d'infos sur le sujet, camarade lecteur, je suis preneur.

Reste donc à choisir entre Webkit et Gecko. Le développement du premier est très lié à deux compagnies commerciales, donc dont le but est de gagner de l'argent, ce qui est fondamentalement incompatible, selon moi, avec les valeurs de liberté, égalité, solidarité. Accessoirement, aucune de ces compagnies n'a très bonne réputation. Apple est connue pour contrôler de très près l'usage que ses utilisateurs font de ses produits, et les velléités d'hégémonie de Google sur l'ensemble de l'information disponible en ligne inquiètent de plus en plus.

Le second moteur, Gecko, est lié à une fondation. Les règles de fonctionnement de cette fondation sont un peu floues (c'est du droit étasunien, je n'ai pas tout compris), mais pour mieux comprendre ses buts, il est essentiel de lire trois documents:

  • la présentation de la fondation Mozilla. Comme je n'en ai pas trouvé de traduction sur Frenchmozilla, je me permet d'en esquisser une en annexe à ce billet, mais mon niveau d'anglais étant très faible, je vous conseille évidement l'originale;
  • le Manifeste Mozilla, qui définit la mission que la fondation s'est assignée;
  • les objectifs du projets pour les deux années à venir. Ces objectifs ont été fixés de manière démocratique, suite à de nombreuses discussions dans la communauté, par exemple sur le blog de Mitchell Baker, la présidente de la Fondation. Les quatre principaux objectifs sont:
    • Faire que l'ouverture, la participation et la prise de décision partagée soient des expériences plus courantes dans notre quotidien sur Internet;
    • Rendre l'exposition des données plus sûre, plus utile et plus facile à gérer pour chacun;
    • Intégrer le mobile dans un Web unifié, libre et innovant;
    • Renforcer le rôle de Firefox comme moteur de l'innovation, du choix et d'exemple en matière d'expérience utilisateur;

Si j'ai choisi Firefox, et que je suis fier chaque jour de mon choix, ce n'est pas pour ses indéniables qualités techniques. C'est pour tout le reste, c'est parce que je rêve d'un Internet libre, ouvert, accessible à tous et toutes sans aucune discrimination directe ou indirecte, facteur d'émancipation. De tous les développeurs de navigateurs, la Fondation Mozilla est celle qui partage le mieux mon rêve, celle qui est la plus à même de permettre l'avènement de cet Internet[2]. Et c'est pour ces raisons que je pense que si ce n'est pas encore fait, vous devriez vous aussi utiliser un navigateur basé sur Gecko, et faire passer le mot.

Accessoirement, Firefox est un excellent navigateur qui n'a pas grand chose à envier à ses concurrents. Certes, il est peu-être un peu plus lourd et moins rapide que Chrome et Safari, mais cela est sans importance. Ne vaudrait-il pas mieux techniquement qu'un vulgaire IE 8 qu'il serait encore mon navigateur de choix. Parce qu'il m'apporte la liberté. Parce qu'il me permet de participer à l'aventure de la tentative de construction d'un monde meilleur. Et que rien n'a plus d'importance.

Annexe : tentative de traduction du About Mozilla

Mozilla est une communauté mondiale de milliers de personnes qui croient sincèrement que la technologie a le pouvoir d'améliorer la vie des gens;

Mozilla est une organisation publique dont le but n'est pas de gagner de l'argent mais d'améliorer au jour le jour l'expérience que les gens ont d'Internet;

Et Mozilla est un projet de développement de logiciel à code ouvert dont le code est utilisé comme plate-forme pour quelques-uns des projets les plus innovants de l'Internet;

Notre dénominateur est notre conviction qu'en tant que plus importante évolution sociale et technique de notre époque, l'Internet est un bien public qui doit rester ouvert et accessible à tous. Partant de là, tous nos efforts vont dans le sens de notre mission définie dans notre manifeste, favoriser le choix, l'innovation et laisser la porte ouverte à tous les possibles;

Pour atteindre ces buts, nous mettons en œuvre un processus transparent et collaboratif qui implique à travers le monde entier des milliers de contributeurs bénévoles ou salariés d'entreprises tierces et les salariés des équipes de la fondation. Ce processus coordonne le développement de produits comme le navigateur Firefox. Il est soutenu par la Fondation Mozilla, organisation à but non lucratif, et par ses filiales dont la Mozilla Corporation[3].

Notre communauté forme une organisation virtuelle où la place de chacun est indépendante de son statut (salarié de Mozilla, d'une entreprise tierce ou bénévole). La gouvernance du projet est basée sur le respect: plus vos contributions[4] ont de la valeur, plus grande sera votre autorité. Mozilla est une méritocratie, même les employés de la fondation doivent gagner le respect de la communauté.

Les technologies et les produits développés par Mozilla appartiennent à chacun. Nos produits sont non seulement disponibles librement et gratuitement, mais leur code source est public. De nombreux autres projets, gratuits ou commerciaux, utilisent les technologies Mozilla.

En fin de compte, les organisations du projet Mozilla, la communauté et les technologies que nous développons n'ont qu'un seul but: rendre l'Internet meilleur pour chacun.

Notes

[1] ce sont du moins les plus utilisés, implémentés dans 99% des navigateurs pour terminaux fixes. La situation des navigateurs pour terminaux mobiles est nettement plus complexe.

[2] accessoirement, c'est pour les mêmes raisons que Debian GNU/Linux est le système qui depuis une dizaine d'années motorise mes ordinateurs.

[3] structure commerciale créée pour gérer certaines choses que le statut de fondation ne permet pas.

[4] NdT: les contributions ne s'entendent évidemment pas qu'en terme de code, il y a mille façons de contribuer au projet, en testant, traduisant, aidant les autres utilisateur, évangélisant, etc.