Le medium est le message. Faute de l'avoir étudiée ailleurs que sur wikipédia, la théorie de McLuhan était jusqu'à présent restée pour moi mystérieuse. Nicolas Carr lui apporte un autre éclairage, à travers l'exemple du Web: le Web, medium, est en train de modifier profondément la façon de raisonner et le rapport aux messages de celles et ceux qui l'utilisent quotidiennement. Pour ma part, cette évolution est sensible: aujourd'hui, je ne lis pratiquement plus que des textes courts, j'attends des réponses immédiates, je passe des heures à arpenter à toute vitesse la toile, sautant de liens en liens offrant d'innombrables digressions, avide de tout apercevoir mais sans plus avoir le temps de rien connaître, je ne pense plus de manière linéaire mais m'essaie à un pseudo-multi-tâche... Et cela influence mon rapport à l'ensemble du monde, au delà de la toile: les autres médias me frustrent, qui m'interdisent de rebondir sur chaque mot pour partir en excursion, j'ai du mal à tenir une conversation sur un seul sujet sans sauter sans arrêt du coq à l'âne. Ce que Nicolas Carr résume d'une jolie formule:

(...) les média ne sont pas uniquement un canal passif d’information. Ils fournissent les bases de la réflexion, mais ils modèlent également le processus de la pensée. Et il semble que le Net érode ma capacité de concentration et de réflexion. Mon esprit attend désormais les informations de la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules s’écoulant rapidement. Auparavant, j’étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski.

D'où la question: est-ce que le Web n'est pas en train de nous rendre idiot ? Toujours d'après Carr, de nombreuses personnes hier habituées à lire des textes de réflexion demandant une certaine concentration avouent avoir aujourd'hui de plus en plus de mal à le faire. Avec la modification de notre façon de lire, c'est peut-être aussi notre capacité de réflexion qui est en train de muer. Notre cerveau est malléable et les technologies que nous employons ont un impact direct sur son fonctionnement, nous reproduisons leur logique[1]. Quand on a un marteau en main, tous les problèmes ressemblent à des clous. L'aphorisme prend tout sons sens.

Nicolas Carr établi ensuite un parallèle avec le taylorisme. Ce système consiste a étudier à la loupe chaque geste de l'activité productive pour essayer de la rendre le plus efficace possible. Ce qui a entraîné une course à l'efficacité, une modification du système de valeurs pour placer l'efficacité à son sommet. Pour Carr, Google est en train d'essayer d'appliquer les recettes tayloristes à la pensée. Le but affiché de la firme est d'organiser l'information[2]: en étudiant, analysant, disséquant la manière dont nous utilisons Internet, elle cherche à l'optimiser, à rendre notre usage des réseaux toujours plus efficace[3]. Et comme le taylorisme a modifié notre perception du monde, notre échelle de valeurs, l'organisation de l'information sur le Net est en train de modifier notre façon de penser.

Malheureusement, tout cela est tourné vers l'efficacité, la productivité, et laisse de côté bien des choses. Si demain Google répond immédiatement avec pertinence à toutes mes questions[4], comment trouver ce que je ne cherchais pas ? Quelle place pour la sérendipité ? Sur un autre plan, cela me fait aussi penser aux politiques d'aménagement du territoire. La façon la plus efficace d'aller d'un point à un autre est de prendre l'autoroute, le TGV, l'avion. On ne voyage plus, on se déplace. Et on passe à côté de tous les trésors qui bordent les départementales. La recherche d'efficacité fabrique un monde plus pauvre, et quand elle s'attaque à nos mécanismes de réflexion, elle risque de produire une pensée elle aussi très appauvrie.

D'après Nicolas Carr, le but ultime de Google est l'apparition d'une forme nouvelle d'intelligence, artificielle, connectée à toutes les informations du monde, y compris celles contenues dans nos cerveaux, et capable d'apporter la réponse à toutes les questions[5]. Mais cela est encore une fois réducteur, puisque cela revient à ne garder de l'intelligence que la partie modélisable d'un point de vue informatique, à réduire le cerveau à une machine. Quelle part restera-t-il pour les rêves, la subjectivité ?

Bien sûr, ces inquiétudes rejoignent celles que les progrès des sciences on suscité depuis toujours. Carr rappelle que Socrate déjà s'inquiétait du développement de l'écriture, craignant que l'accumulation de livres remplace la mémorisation et la réflexion du cerveau. Il ne s'agit nullement de s'opposer à la mise en œuvre de toute découverte scientifique. Mais d'appeler à réfléchir sur leur impact, pour essayer de contrôler les réalisations de la science, plutôt que de nous laisser mener par elles. Nous devrions sans doute davantage réfléchir aux implications profondes des technologies que nous utilisons ou contribuons jour après jour à développer, afin d'essayer d'en minimiser au maximum les impacts négatifs. Vaste travail...

Et finalement, je devrais être reconnaissant à la RATP. Avant je prenais les transports en commun, où je m'abrutissais d'informations futiles glanées dans des journaux plus ou moins sérieux. Aujourd'hui, mes trajets à vélo constituent un des derniers moments déconnecté où je peux encore réfléchir, et où souvent naissent les idées des billets postés ici ou des prototypes qui encombrent mon disque.

Trêve de balivernes, lisez et diffusez l'article de Nicolas Carr, si nous ne réfléchissons pas aujourd'hui tous et toutes ensembles aux évolutions du web, il sera trop tard pour se plaindre demain si le rêve devient cauchemar...

Notes

[1] voir aussi la série d'articles sur Le cerveau, objet technologique publiés en ce moment par Remi Sussan sur Internet actu

[2] la première phrase de la présentation de la société est Google a pour mission d'organiser les informations à l'échelle mondiale dans le but de les rendre accessibles et utiles à tous.

[3] cela ne s'applique d'ailleurs pas qu'à Google, la plupart des acteurs du Net, moi y compris à mon modeste niveau, vont dans le même sens

[4] leur rêve s'affiche d'ailleurs depuis longtemps sur leur page d'accueil: la fameuse option j'ai de la chance signifie bien la volonté de trouver LA réponse ultime à chaque question

[5] Ce qui me rappelle cette (prophétique ?) nouvelle de Fredric Brown, Réponse