Update à 23h : alors que je parle dans ce billet entre autre des dangers de Navigo, je découvre à l'instant qu'un article sur le sujet qui aurait dû être publié dans un des gratuits du métro jeudi a été à la dernière minute remplacé par une publicité. Rue 89 évoque une censure, le journal (propriété de Bolloré et du Monde) ayant un partenariat avec la RATP pour être diffusé à l'intérieur du métro, et non à l'extérieur comme ses concurrents. Tout cela devient de plus en plus amusant !

Souriez vous êtes analysés

Dernière innovation dans le métro, la RATP et Metrobus, sa régie publicitaire, sont en train de déployer 400 panneaux de pub d'un nouveau genre. Ce sont en fait des écrans plats équipés de Bluetooth et de caméras. Grâce au Bluetooth ils peuvent "dialoguer" avec les périphériques portables des usagers qui passent à proximité[1]. Grâce aux caméras, ils peuvent analyser leur environnement et adapter le message. D'après la RATP elle-même, ce système est capable de reconnaître des visages et d'analyser une vingtaine de critères (forme, position des yeux, etc). Désormais, dans les couloirs du métro, la publicité vous regardera et analysera votre comportement en direct. Accessoirement, ces panneaux sont encore plus gourmands en électricité, mais c'est pas grave puisque la France va construire un nouveau réacteur nucléaire, on n'est donc pas près de manquer d'énergie[2].

Navigo

La carte orange vit aujourd'hui ses dernières heures, dès demain les usagers n'auront plus le choix qu'entre Navigo ou les tickets. A propos de Navigo, deux informations sorties ces dernières semaines n'ont à mon avis pas eu la publicité qu'elles méritaient.

la CNIL fronce les sourcils

La CNIL a poussé au début du mois une grosse gueulante. Lorsqu'elle avait été consultée sur la mise en place de Navigo, elle s'était inquiétée que cela remettait en cause le droit des usagers à voyager anonymement, puisque la carte est nominative, que toutes les données sont centralisées et que la RATP peut ainsi connaître tous vos trajets (sans compter les risques de lecture à distance de la puce, comme on va le voir). La RATP avait alors accepté de créer une version "anonyme" de la carte, dite "Navigo Découverte", par ailleurs payante, alors que la version nominative est gratuite[3]. La CNIL s'était contentée de cette demi-solution, guère satisfaisante pourtant.

A l'occasion de la mort de la carte Orange, la CNIL vient de réaliser une enquête sur la mise en place du passe Découverte, et elle n'est pas vraiment contente. Pour elle, l'exercice du droit des usagers à se déplacer anonymement n'est pas garanti:

  • elle s'est intéressé aux conditions de délivrance de cette carte, et s'est aperçue que les conditions d’information et d’obtention du passe « Navigo découverte » sont particulièrement médiocres, voire dissuasives. Bref, il faut avoir entendu parler par ses propres moyens de cette option et parfois s'acharner pour l'obtenir;
  • les allocataires de minimas sociaux ont droit à des titres de transport à tarif réduit, mais le STIF leur interdit le passe Découverte. Si vous êtes pauvres, vous n'avez pas le droit à l'anonymat;

Si vraiment le but n'était pas de collecter des données nominatives sur les usagers, on se demande pourquoi la RATP aurait autant de réticences à délivrer le passe Découverte. Ces problèmes ne peuvent qu'alimenter les soupçons.

Petit point rassurant, malgré le manque d'information et les difficultés d'obtention, d'après la RATP en décembre 40% des usagers qui ont pris Navigo ont préféré la version Découverte. Même si c'est sans doute le dernier carré qui a refusé jusqu'au bout Navigo, cela démontre quant même qu'un nombre non négligeable de voyageurs sont conscients des risques de cette carte. Au moins 350.000 sur environ 4,5 millions d'usagers.

Pour plus d'infos, lisez aussi le billet de JMM sur l'anonymat tout relatif de la carte Découverte.

Enfin, Navigo n'aura peut-être pas une durée de vie très longue, puisque la RATP étudie déjà d'autres systèmes pour se passer de titres de transport, comme par exemple les cartes bancaires (qui elles aussi seront bientôt lisibles à distance) ou les téléphones portables.

Surprise belge

Navigo a un cousin à Bruxelles, Mobib, qui utilise les mêmes principes (carte sans contact utilisant la technologie RFID). Mais des usagers se sont aperçus que les informations contenues dans la puce (données nominative sur le porteur et détail de ses derniers trajets) n'étaient même pas chiffrées ! N'importe qui peut les lire, y compris à distance, au moyen d'un lecteur RFID, que l'on peut se procurer partout. Le détail de la procédure a été publié sur le Net. Cela rappelle furieusement le scandale de 2005 où deux ingénieurs avaient découverts que les données de la carte Vitale n'étaient pas chiffrées, donc consultables par n'importe qui. A part ça, la protection de votre vie privée est la première des préoccupations de toutes les sociétés qui poussent à la généralisation des cartes à puces, RFID, etc, etc.

Là encore, plus d'infos dans un billet de JMM.

Pour ne pas oublier

La curiosité des différentes structures gérant les transports en Île de france pour les données de leurs usagers n'est pas une nouveauté. Quelques rappels :

  • les transports parisiens sont un des lieus les plus surveillés au monde. En 2006, Thalès se réjouissait de la mise en place du plus important projet européen de vidéosurveillance embarquée, avec l'installation de caméras dans 3200 bus. Alliot-Marie, qui se prend pour une productrice d'émission de télé-réalité, a annoncé que le nombre de caméras de surveillance atteindrait cette année 6.500 pour la RATP et 3.300 pour la SNCF. Soit près de 10.000 objectifs tournés vers vous. N'oubliez pas de passer par le maquillage avant de prendre les transports ;-)
  • les Big Brother Awards dénoncent depuis longtemps cette curiosité abusive. Nominée également en 2002, 2004 et 2006, la RATP a dès 2001 gagné un prix pour Navigo, alors en projet, et Prismatica, un logiciel qui analyse les images des caméras de vidéo-surveillance pour détecter automatiquement des comportements anormaux, par exemple ne pas circuler dans un couloir, ou rester sur un quai en laissant passer plusieurs rames;

La RATP cherche donc en permanence à être à la pointe de la technologie, en matière de flicage de ses usagers. Car d'autres domaines, comme l'offre de transports, ne semblent pas être sa priorité. On attend toujours une amélioration de la qualité des transports publics: désengorgement de certaines lignes (comme la 13 ou le RER A), sécurisation (pas avec des caméras mais des portes sur les quais pour ne pas risquer de tomber sur les voies), entretien du matériel pour éviter les pannes à répétition, fréquence plus élevée des trains et des bus en banlieue, etc, etc. Mais manifestement, étudier le comportement des usagers intéresse plus les gens du STIF, de la RATP ou de la SNCF, que leur permettre de se déplacer dans des conditions décentes. Ces gens là ne doivent pas prendre souvent les transports publics. J'avoue, moi non plus, je sens que je vais devoir encore longtemps rester cycliste...

Notes

[1] ce genre de pratiques se multiplient, au point que la CNIL s'en est inquiété. Et vous, vous êtes sûrs d'avoir correctement paramétré vos appendices numériques pour qu'ils ne papotent pas à votre insu ?

[2] rien à voir mais à propos d'économies d'énergie, je suis tombé il y a peu sur une vidéo de pêcheurs d'énergie, l'idée est sympathique

[3] la carte, pas l'abonnement, ne rêvons pas, il faut financer tous les dispositifs de contrôle, portiques, contrôleurs, caméras...