Microsoft: du logiciel propriétaire au projet de société totalitaire
Par Clochix le vendredi 30 mars 2007, 01:30 - Guerre des mondes - Lien permanent
J'ai appris par Niko cette nouvelle qui m'a fait bondir: Microsoft a lancé un programme pour payer des entreprises afin qu'elles incitent leurs salariés à utiliser son moteur de recherche internet, voire qu'elles interdisent l'usage d'autres moteurs. C'est dire les méthodes qu'est prête à utiliser la compagnie pour s'imposer. Le but est évidemment d'amener du trafic sur son moteur de recherche (utilisé par moins de 10% des internautes, quand Google a une part de marché supérieure à 50%), et donc d'accroitre ses revenus publicitaires.
Beaucoup de gens ne verront dans cette anecdote qu'un épisode de plus de la guerre que se mènent de grandes firmes, guerre qui peut nous sembler bien lointaine et sans rapport avec nos préoccupations quotidiennes. Pour ma part, j'y vois une preuve de plus de la nature totalitaire de Microsoft.
Totalitaire, le mot peut paraitre fort. Si j'en crois le Trésor de la langue française informatisée, il désigne un système qui fonctionne sur le mode du parti unique interdisant toute opposition organisée ou personnelle, accaparant tous les pouvoirs, confisquant toutes les activités de la société et soumettant toutes les activités individuelles à l'autorité de l'État
. Une définition qui colle bien à la corporation de Redmond.
Cet épisode de la guerre pour assoir sa suprématie sur le réseau est typique des pratiques quotidiennes de la société. Si l'on considère que la fin est dans les moyens
[1], il suffit de regarder les moyens utilisés par Microsoft pour arriver à la position où elle est aujourd'hui pour se faire une idée du monde auquel elle aspire. On pourrait remplir des pages entières de toutes les saloperies auxquelles la compagnie a eu recours pour atteindre et conserver sa place dominante: utilisation des brevets pour brider ses concurrents et faire peur aux utilisateurs tentés d'essayer des alternatives, pressions sur les fabricants de PC pour que Windows, IE Office et autres soient installés par défaut sur toutes les machines (aboutissant à de la vente liée), non respect des normes communes et création de formats fermés pour rendre difficile voire impossible la compatibilité avec d'autres logiciels (cf par exemple les sites web ne fonctionnant que sous IE), utilisation intensive de rumeurs et de contre-vérités pour dénigrer la concurrence (FUD)... Tous les moyens sont bons.
Cela dit, beaucoup de gens s'accommodent très bien de cet état de fait, de cette volonté totalitaire. Dans un état totalitaire, la vie est simple. Pas forcément agréable, mais simple. L'Etat s'occupe de tout, chacun et chacune est dé responsabilisé, infantilisé. On peut y trouver un certain confort, une apparente sécurité. Certes, il n'y a aucune réelle liberté, de nombreux dysfonctionnements, une négation des individus, des injustices, de l'arbitraire... Mais je suis sûr qu'on peut très bien s'en accommoder.
Le monde de Microsoft est de cette eau là. Les technologies de l'information et de la communication sont quelque chose de bien trop complexes et surtout puissant pour qu'on laisse le commun des mortels s'y essayer directement, s'en approprier réellement. Avec Microsoft, aucun soucis, la Compagnie s'occupe de tout, elle contrôle tout, vous n'avez plus rien à faire, aucun effort, juste consommer ce qu'elle vous sert, sans crainte, sans avoir besoin de réfléchir. La Compagnie veille à tout. L'ordinateur est une boite noire, demandez et il vous répondra, inutile de chercher à comprendre.
Microsoft contrôle toute la chaine: le système d'exploitation, c'est à dire ce qui fait fonctionner la machine et les logiciels de création et d'accès aux contenus. Mais aussi le matériel. Il impose aux fabricants de matériel ses normes, ses exigences. Quand l'industrie musicale et cinématographique veut renforcer le contrôle sur les usages de ses contenus, Microsoft crée Vista et impose aux constructeurs de matériel des contraintes très strictes, pour faire de chaque composant de votre PC un instrument de contrôle. Pour fonctionner correctement avec Vista, les écrans, les cartes sons, tous les périphériques doivent intégrer des fonctions de contrôle. A l'autre bout de la chaine, Microsoft essaie aussi de s'imposer sur les réseaux, car c'est là qu'est la manne financière à venir. Microsoft est une entreprise, son but est de faire des profits pour nourrir ses actionnaires. Et les profits de demain, bien plus que de la vente de logiciels, viendront du Réseau, de la publicité en ligne et de la vente de contenus. Microsoft veut, et doit (de son point de vue), s'imposer sur ces marchés si elle veut continuer à accroitre ses profits. Pour cela, elle est prête à tout.
La vente de contenus en ligne implique de pouvoir contrôler précisément tous les usages faits de ces contenus, d'empêcher les gens de les partager, de les échanger, etc. La publicité en ligne, elle, n'est rentable que si elle est correctement ciblée, donc si le publicitaire connait un maximum d'informations sur vous, pour vous proposer au bon moment l'annonce qui vous poussera à consommer. Tout savoir de vous, et contrôler ce que vous faites. Ce sont les conditions pour faire du profit sur le réseau. Et Microsoft s'en donne les moyens, met tout en place pour que ces conditions soit réunies. Un système où du matériel au contenu, la Compagnie contrôle tout.
Bien sûr, il y a a cela quelques petits inconvénients. Vous ne pouvez accéder qu'aux contenus autorisés par Microsoft (ou plutôt, toujours en jouant sur la peur, Microsoft vous met en garde si vous essayez d'accéder à des contenus qu'elle n'a pas validés). Vous ne pouvez utiliser que les logiciels autorisés par Microsoft. Mais après tout, vous n'êtes pas informaticien, Microsoft sait mieux que vous ce qui est bon pour vous, c'est beaucoup plus simple ainsi.
Bill Gates a jadis qualifié les "libristes" de communistes. Si par communisme il faisait référence à l'idée généreuse de mise en commun des richesses (matérielles et immatérielles) et des moyens de les produire, alors oui "communiste" est une étiquette que je revendique. Si par contre il désignait les régimes qui au nom du communisme ont instauré des systèmes totalitaires, alors Billou se moquait un peu du monde, car Microsoft est à mon sens un des plus beaux avatars de ces régimes.
Autre aspect de Microsoft qui me fait froid dans le dos, sa "culture". Pour avoir fréquenté à la marge l'univers de la Compagnie et de ses zélotes, j'ai pu mesurer les effets de la culture Microsoft, une forme de pensée unique, un discours identique relayé avec enthousiasme par des clones. Cela me laisse à chaque fois un sentiment très désagréable, l'impression de côtoyer une contre-utopie.
A l'opposé de Microsoft qui organise l'aliénation, les logiciels libres sont un moyen d'émancipation. En s'engageant sur la voie du "libre", on reprend le contrôle de son ordinateur, c'est à dire de ses données, de ses outils de travail, d'accès à l'information, de communication. On commence à reprendre le contrôle de nos vies numériques.
S'émanciper de la domination de Microsoft n'est malheureusement pas simple. Il faut accepter d'affronter la complexité de l'informatique et du réseau, il faut se remettre à penser par soi-même, à faire des choix, à essayer de se débrouiller hors du giron de la Compagnie. La liberté est un choix bien moins confortable que l'acceptation des conditions de Microsoft. Utiliser des logiciels libres n'est pas toujours très simple.
Heureusement, beaucoup de gens au sein du monde libre ont compris que la liberté est plus simple quand on s'entraide, quand on s'épaule, quand on partage ses expériences. Le logiciel libre, ce n'est pas que du logiciel, c'est aussi de nombreuses communautés d'échange et d'aide mutuelle. Sans cette solidarité, les LL seraient réservés à une minorité, de techniciens ou d'acharnés. Faire le choix de reprendre le contrôle de ses appendices numériques, c'est donc également, si on le désire, choisir de participer à la vie de la communauté, de partager, de dépanner et de se faire dépanner. Bref, le Logiciel Libre propose un modèle basé sur la liberté et la solidarité, à l'opposée des visées totalitaires de Microsoft, et des autres grandes firmes de logiciels propriétaires. (Tout n'est évidemment pas si manichéen, Google ou Sun par exemple sont des acteurs importants du LL, ça ne les empêche d'être particulièrement intrusifs et d'avoir des velléités de contrôle du monde).
Billet un peu énervé, mais la nouvelle qui l'a déclenché m'a vraiment fait bondir, et comme depuis quelques jours je suis obligé de passer mes journées sur Windaube, il fallait bien que je laisse un peu déborder la rage que cela m'inspire.
Dernière nouvelle, voilà que Microsoft fait payer un correctif permettant de résoudre un soucis dans Vista (cf la presse informatique). Les vices de fabrication ne sont donc plus couverts par une garantie ? Ce qui est bien avec Billou, c'est qu'il me donne chaque jour de nouvelles raisons pour entretenir ma colère... Apparemment le prix en question (59$) ne serait pas celui du patch mais des appels au support téléphonique.
Notes
[1] comme l'arbre dans la semence
, disait Gandhi
Commentaires
Que c'est bien dit.. rien à ajouter..
Si, un petit mot au sujet du MTP sur les baladeurs, dernière invention de la Compagnie. Si tu en as le courage et le temps, ce serait un exemple concret pour appuyer ton discours.
Marrant. Entre Microsoft et son monopole et Google qui se lance sur le marché des navigateurs, le libre à fort à faire. Ce billet est sévère... Mais néanmoins il reflète bien ce que représente le géant de Redmond, mais également l'ensemble des entreprise vendant des logiciels propriétaires. Malheureusement, il faut se rendre à l'évidence: la majorité des consommateurs ne tiennent pas compte des dérives des logiciels propriétaires... Ils ne savent peut-être même pas ce que cela signifie, et encore moins ce que signifie logiciel libre...
Un terrible manque d'information qui est toujours d'actualité malgré l'essort incontestable de GNU-Linux, notamment dans les administrations et les PME.
Bonne continuation!