Les problèmes technologiques posés par la gestion des droits numériques dans Vista
Par Clochix le vendredi 5 janvier 2007, 23:21 - Guerre des mondes - Lien permanent
Un chercheur néo-zélandais, Peter Guttmann, a posté un excellent article sur les problèmes, d'un point de vue technologique, posés par les mécanismes de gestion des DRM dans Vista, la prochaine version de Windows. L'article est long et assez technique, je vais essayer de le résumer ici avec quelques explications, pour expliquer à mon chat de quoi il retourne. Attention, je vous conseille fortement, si le sujet vous intéresse, d'aller lire l'article original, car je ne garantit pas l'exactitude de mon résumé.
Deux des principales sources de revenus sur Internet sont la vente de contenus numériques et la publicité. Les contenus numériques, ce sont des musiques, des films, des livres, des journaux, etc, traduits dans un format électronique, une simple suite de 0 et de 1. On peut peut donc les copier et les diffuser très facilement et à faible coût. Tout contenu numérique vendu en ligne peut aisément être recopié et rediffusé, indépendamment du vendeur initial. S'ils veulent continuer à faire des profits, les vendeurs de contenu doivent donc soit trouver un nouveau modèle économique, pour se rémunérer autrement que sur la vente, soit essayer de rendre la recopie et la rediffusion de leurs contenu le plus difficile possible, voire impossible. Ils utilisent pour cela différentes méthodes:
- légales, avec l'utilisation de licences d'utilisation de plus en plus restrictives et le vote de lois comme DADVSI qui pénalisent les usages non autorisés par les licence, et organisent une surveillance généralisée des utilisateurs et des utilisatrices.
- techniques, avec par exemple:
- des formats fermés (c'est à dire que la méthode utilisée pour transformer l'oeuvre en fichier numérique est gardée secrète, ce qui rend difficile voire impossible sa lecture autrement qu'avec un logiciel fournis par le vendeur)
- des méthodes matérielles et logicielles pour contrôler les accès et les usages et en interdire certains. Ce sont les DRM, les mesures de gestion numérique des droits.
C'est dans ce contexte que sort Vista, la nouvelle version de Microsoft Windows. Pour satisfaire les diffuseurs de contenus, Vista a été conçu notamment pour contrôler ce que vous faites des contenus présents sur votre ordinateur. Ces fonctionnalités n'apportent rien aux utilisatrices et aux utilisateurs, au contraire, elles leur font perdre un peu plus le contrôle de leur ordinateur, puisque dans de nombreux cas c'est Vista et non plus vous qui décidera de ce que vous avez le droit de faire avec vos données.
Dans son article, Peter Guttmann ne s'intéresse pas aux aspects moraux des DRM, mais uniquement aux problèmes techniques que pose leur implémentation dans Vista. Voici selon lui les principaux inconvénients pour les utilisateurs et les utilisatrices de cette implémentation:
- Les contenus protégés ne peuvent être diffusés que via des périphériques gérant eux aussi les protections. Si par exemple vous achetez un film protégé, Vista n'acceptera de le jouer que si votre écran et votre carte son intègrent des mécanismes de gestion des droits. Dans le cas contraire, Vista refusera de jouer la vidéo que vous avez pourtant acquise légalement, ou la jouera avec une qualité très dégradée.
- Dans certains cas, Vista peut accepter d'utiliser des périphériques non compatibles avec la protection, mais dans ce cas le périphérique fonctionnera en mode dégradé, avec une perte de qualité. Si vous écoutez une chanson protégée avec une carte son ne gérant pas la protection, la qualité du son sera dégradée. Et cela concerne aussi bien la chanson que vous écoutez que tous les autres sons que la carte pourrait avoir à jouer en même temps. Idem pour la vidéo: l'affichage de votre PC peut soudainement devenir médiocre si vous essayez de visualiser une vidéo protégée incompatible avec votre carte vidéo.
- Vista ne fonctionnera donc correctement qu'avec des périphériques gérant eux-même les droits. Mais pour éviter la création de cartes faisant croire au système qu'ils gèrent les droits, Microsoft demande aux fabriquants de garder les spécifications de leurs matériels les plus secrètes possibles. Ce qui va rendre de plus en plus dur le développement de pilotes libres pour ces matériels (donc leur utilisation par exemple avec GNU/Linux), et probablement freiner l'innovation (Guttmann rappelle que l'essor des ordinateurs personnels dans les années 80 est en grande partie dû à la divulgation par IBM de leurs caractéristiques techniques, ce qui a permis l'apparition de nombreux nouveaux modèles).
- Pour protéger le système, si une faille est découverte dans un pilote (le logiciel gérant un périphérique), Microsoft bloquera l'accès à ce pilote. C'est à dire que si par exemple un problème de sécurité est découvert dans le logiciel qui gère votre carte son, Microsoft interdira à votre système d'utiliser la carte son, jusqu'à ce que le problème soit réglé. Si le fabriquant du logiciel n'est pas en mesure de corriger le problème, votre carte son ne fonctionnera plus, et vous devrez en changer. Un bon moyen pour vous obliger à renouveler régulièrement votre matériel.
- Microsoft demande également aux pilotes d'être beaucoup moins tolérants aux comportement inhabituels. Ceux-ci peuvant être le symptôme d'une tentative d'attaque contre les systèmes de protection, ils doivent donc être signalés au système qui prendra les mesures adéquates. Si les fabriquants de pilotes se plient à cette exigence, cela risque de conduire à une instabilité plus grande du système, puisque tout minuscule incident, hier ignoré, sera désormais traité et provoquera une réaction. Or, en fonctionnement normal, ces incidents peuvent être nombreux, qu'il s'agisse de bugs rares et sans gravité des logiciels ou de soucis matériels (petite variation de température, de tension électrique, etc). Vista réagira à la moindre anomalie, même si elle n'a aucun impact pour vous.
- Pour être reconnus comme "sûrs" par Vista, et donc autorisés à jouer des contenus protégés, les périphériques devront répondre à un cahier des charges très strict, dicté par les diffuseurs de contenu. C'est proprement hallucinant, pour éviter pour risque de bidouillage matériel sur une carte par exemple, qui permettrait de contourner un système de protection, ce sont les diffuseurs de contenu qui vont imposer leurs critères aux producteurs de matériel. Ces critères entraîneront probablement une hausse du coût des périphériques.
- Autre cause d'augmentation probable des prix, les licences. En effet, la plupart des technologies utilisées pour gérer les droits sont brevetées, et pour les utiliser, les fabricants de périphériques devront payer des licences. Autant de coûts supplémentaires qui se répercuteront sur le prix des matériels.
- Pour empêcher l'interception de contenus protégés lors de leur transferts entre différents périphériques (par exemple entre la carte mère et la carte vidéo), toutes les communications internes au PC seront chiffrées. Ce chiffrement a un coût non négligeable en terme de consommation de CPU, de temps de traitement. De ce fait, il est possible que le CPU, pour alléger son utilisation, délègue certaines tâches aux périphériques. Le décodage des vidéos par exemple pourrait être effectué par les puces sur les cartes graphiques, et plus de manière logicielle. Ce qui implique que ces puces devront contenir les bons codecs, ou plutôt que tous les contenus encodés dans des formats non reconnus par les périphériques ne pourront pas être affichés. Par ailleurs, tous les périphériques devront implémenter des fonctions de chiffrement pour communiquer avec Vista. Cette implémentation aura bien évidemment un coût, tant financier qu'en terme de performances. En tout état de cause, l'ensemble des traitement de gestion des droits, chiffrement, etc, risque d'avoir un impact non négligeable sur les performances. Il va falloir des cartes et des machines toujours plus puissantes.
Toujours selon Peter Guttmann, les utilisateurs finaux, vous et moi, avons donc beaucoup plus à perdre qu'à gagner à l'adoption de Vista, ne serait-ce que sur le plan technologique. Si Microsoft fait le pari d'essayer d'imposer un système qui risque d'être assez impopulaire, c'est que l'enjeu pour eux est très important: si Vista est adopté massivement, il deviendra le principal, et peut-être le seul, canal de diffusion de contenus numériques haute définition. En effet, les diffuseurs ne voudront plus entendre parler d'autres types de matériels (lecteurs DVD de salon par exemple) qui n'implémenteront pas autant de mesure de protection de leurs contenus que Vista. Donc Microsoft pourrait se retrouver en position de quasi-monopole pour la diffusion de contenus haute définition. Et écraser par là même toute concurrence.
Pour éviter ce cauchemar, reste à se mobiliser contre l'adoption de Vista, en diffusant les informations sur ses dangers, en relayant la campagne BadVista de la Free Software Fondation, en promouvant les logiciels libres, etc.
(Merci à Tristan qui m'a fait découvrir l'article de Peter Gutmann dans ses nouvelles de Microsoft).
Ajout du 07.01.2007: une traduction française complète est disponible, et ça cause sur DLFP